Des Femmes de Wajdi Mouawad : beaucoup de bruit pour rien

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Cycle des femmes Wajdi Mouawad critique

Des femmes sans passion

Mettre en scène trois des personnages féminins les plus puissants symboliquement de la tragédie grecque crée inévitablement des attentes, notamment celle d’être jetée à terre par un glorieux ouragan d’estrogène. Au lieu de la force anticipée, on se retrouve devant une Déjanire (Sylvie Drapeau) récitant un texte auquel ne s’accrochent ni les émotions, ni l’intensité corporelle que l’on espérerait d’une grande actrice jouant une reine rongée par une irrationnelle jalousie.

Dans la deuxième pièce, Wajdi Mouawad nous offre une Antigone qui, avec un maquillage métallique à la Ziggy Stardust, ne brille pas et peine à faire passer l’émotion (la seule) qu’elle a de coincée dans la gorge. On est à des lieues de l’essence d’Antigone, incarnation de la puissance organique du féminin, capable de défier la loi des hommes et des dieux, triomphant même une fois morte.

Finalement, Électre, dans son décor postapocalyptique, est jouée comme une adolescente en crise, semblant réciter son texte pour elle-même. Inutilement à moitié nue, la jeune rebelle se vautre dans la terre, saute dans un baril d’eau (qui sur un fond de musique rock évoque vaguement une annonce de bière) et hurle comme un oiseau de proie (avec un cri qui s’est assuré de réveiller tous les spectateurs assoupis).

Une mise en scène au service d’elle-même

À mi-chemin entre un Cirque du Soleil à petit budget et un Robert Lepage (moins le génie), on retrouve sur scène une machine à pluie et un sol terreux qui semblent être là davantage pour le tape-à-l’œil que pour le propos de la pièce. À défaut de réussir à présenter ces femmes comme des forces de la nature, Wajdi Mouawad superpose à ses trois pièces une trinité organique (l’eau pour les Trachiniennes, la terre pour Antigone et l’air pour Électre), comme si le résultat allait prendre de la puissance par association.

Mais le plus dérangeant dans les pièces est certainement d’avoir fait du personnage du Garde dans Antigone un clown sans envergure. Une tragédie peut être portée par des clowns. Sa figure, au théâtre, est en fait très tragique; proche de l’enfant, il se doit d’être constamment dans la vérité du geste, de l’action, jusqu’au bout. C’est un style de jeu très demandant. On nous sert ici un clown-humoriste appliquant les règles mécaniques de la comédie. Le rire pour le rire, cette illusion sonore qu’on a du bon temps est d’une vulgarité insupportable dès qu’on sent qu’il fait office de colle pour du théâtre en carton.

Une tragi-comédie-musicale-punk-rock

Impossible de passer sous silence le fantôme sur la scène, Bertrand Cantat, présent non seulement dans le style de chansons (puisqu’il les a composées), mais aussi dans l’émule qui les chante, le Chilien Igor Quezada. Ainsi, la vision moderne du chœur grec chez Mouawad est un troubadour rock qui, entre les actes, narre l’histoire par-dessus l’histoire et fait danser les acteurs de façon embarrassante. Même si la musique en soi n’est pas mauvaise, l’amalgame tragédie-rock s’avère auditivement rébarbatif.

Même suite à cette prestation décevante, il faut s’abstenir de faire des analogies faciles entre le choix de travailler avec Bertrand Cantat et la manière dont les femmes sont représentées dans les pièces. Dans ses explications sur le projet, Wajdi Mouawad dit s’intéresser à « la chute de la grandeur que nous vivons depuis trois siècles ». La chute de qui, se demande-t-on? D’un criminel violent que l’on a fini par transformer en victime? De la figure de la femme, qui ne l’emportera visiblement jamais ? Ou d’un metteur en scène mégalomane qui s’est éloigné de l’art qu’il maîtrisait jusqu’alors si bien?

Des femmes
Du 4 mai au 6 juin
Au Théâtre du Nouveau monde 

Les Trachiniennes / Antigone / Électre
Trois histoires de Sophocle
Mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec Sylvie Drapeau, Charlotte Farcet, Sara Llorca
tnm.qc.ca 

Crédit photo : Jean-François Gratton / Une communication orangetango

Article paru sur le site lesbien Entre Elles le 8 mai 2012