Denis Gagnon : «La mode m’a aidé à m’émanciper»

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Denis GagnonÊtre. Parler de dix ans de carrière, c’est aussi faire un peu un bilan de cette période. Comment en parleriez-vous ?
Denis Gagnon. Je trouve cela assez court, dix ans, finalement. Moi, je suis vieux, mais ma carrière est jeune (rires). Je vous dirais que ce sont dix années d’expériences, d’amitiés et d’acharnement, pour un bel aboutissement. C’est un parcours qui a été inconstant : des moments exceptionnels, des déceptions, des creux très pénibles, une année sabbatique en 2007 pour me ressourcer, durant laquelle je suis beaucoup sorti et… j’ai pas mal bu (sourire). J’avais besoin de cette coupure, car je venais de voir disparaître deux amis proches. Je devais me poser, pour me repositionner et redéfinir mes priorités. C’était assez risqué, car dans la mode les gens vous oublient au bout d’un an, mais finalement, depuis deux ans, depuis que je suis reparti avec «Denise Back» à la fonderie Darling, les choses vont vraiment très bien. J’espère que les dix années à venir seront aussi riches et même encore plus belles !
Justement pourquoi, selon vous, votre carrière a-t-elle pris son envol ces derniers mois ?
On peut dire que cette année, il y a eu une sorte de magie. Peut-être est-ce depuis que je mets mes grosses lunettes Lanvin (rires). Sérieusement, je pense vraiment que cela a eu une incidence. Personnellement, je les ai choisies uniquement parce que je les trouvais belles, mais à partir de ce moment-là, les gens ont commencé à se souvenir de moi, à parler plus souvent de mon travail qu’auparavant.
C’est effrayant de penser que la reconnaissance de votre est liée à un simple accessoire…
C’est exactement ce à quoi j’étais en train de penser. Pourtant, ce qui m’arrive est tellement merveilleux que je ne veux pas trop critiquer tout cela. Je me dis plutôt que mes lunettes sont un peu comme les cheveux de Samson. Elles font ma force (sourire). Et puis quand je me vois parodié dans 3600 secondes d’extase, je me dis que c’est plutôt bien d’être moqué ainsi. C’est une preuve de réussite. Je sais surtout que le succès est tout le temps éphémère. Il y aura des moments bien plus compliqués. Je prends donc toutes ces bonnes choses qui m’arrivent sans faire le difficile. Au Québec, c’est assez rare qu’un créateur de mode soit célébré ainsi. Autant en profiter.
En quoi êtes-vous si différent pour être le premier couturier québécois honoré par le Musée des beaux-arts?
Honnêtement, je n’en sais rien. Ce n’est certainement pas une question de manque de talent. De toute évidence, je ne suis pas meilleur qu’un autre. La plus grande différence entre eux et moi vient peut-être du fait que je joue toutes mes cartes à chaque fois. Mon but n’est pas commercial. Je sais très bien que les trois quarts des vêtements que je crée ne seront pas vendus, mais cela n’a aucune importance. En effet, mon rêve n’est pas de posséder une voiture de luxe ou d’acheter des caisses du plus grand champagne. Non, moi tout ce qui m’intéresse, c’est la créativité. J’ai beau vieillir, c’est toujours la même chose : à chaque nouvelle collection, j’investis tout ce que j’ai. Peu importe le résultat sur le plan financier.
Quand vous étiez adolescent, vous rêviez d’être peintre ou sculpteur. Est-ce que le fait d’être créateur de mode a été pour vous une manière de réaliser ce souhait ?
Tout à fait, c’est la manière que j’ai trouvée pour être un artiste, moi aussi, en créant des vêtements, même s’il est difficile d’être reconnu comme tel. La plupart des gens préfèrent y voir un business avant tout. J’espère vraiment qu’avec l’exposition au Musée des beaux-arts, ce regard va un peu se modifier.
Juste avant vous, le Musée des beaux-arts avait consacré une exposition à Yves Saint-Laurent. En 2011, ce sera au tour de Jean-Paul Gaultier. Vous sentez-vous proche de l’univers de ces deux couturiers ?
Bien sûr. Je me reconnais énormément en eux. Pour être honnête, surtout en Jean-Paul Gaultier, car il fait plus partie de ma génération, même si j’ai bien sûr un immense respect pour Saint-Laurent. Jean-Paul Gaultier est pour moi un véritable modèle. Plus jeune, je copiais son style, je mettais ses vêtements. J’ai été inspiré par son excentricité, sa formidable créativité et son souci du détail. D’ailleurs plusieurs se sont greffés sur lui par la suite. Ses dernières collections montrent qu’il est toujours un très bon créateur de mode. Il a surtout réussi l’exploit de diriger encore aujourd’hui sa propre maison de couture, alors que c’est de moins en moins évident financièrement pour tout le monde. À chaque collection, Gaultier remet tout en jeu. C’est impressionnant.
Vous avez aussi en commun cette admiration pour la femme et le vêtement féminin. Gaultier et Saint-Laurent savent (savaient) montrer leur amour pour la femme…
Tout à fait. Pour ma part, je confectionne des vêtements que moi-même je porterais si j’étais de l’autre sexe. Des fois, je me sens femme dans un corps d’homme (sourire). J’aime habiller Denise [son alter ego féminin, la cliente type]. Cette année, avec ma collection, elle sera punk chic. Elle s’habillera en haute couture, avec l’élégance d’un Chanel, mais avec une audace particulière et caractéristique. J’ai retravaillé avec la frange, comme dans la dernière saison, mais avec des couleurs nautiques, des noirs et blancs et certains tons de vert, des rayures et des jupes assez courtes. Bref, la femme Denis Gagnon sera définitivement sexy.
Parler de Saint-Laurent et de Jean-Paul Gaultier, c’est aussi évoquer deux couturiers qui ont affirmé haut et fort leur homosexualité. Avez-vous eu la même « facilité » à vivre votre sexualité ?
Oui, je n’ai pas mis des années à dire que j’étais homosexuel. Je suis sorti du garde-robe assez vite. Il faut dire que je suis parti d’Alma [dans la région du lac Saint-Jean], quand j’étais encore adolescent. Là d’où je viens, l’homophobie était à l’époque assez fréquente… D’ailleurs, je pense qu’il est toujours très difficile pour un jeune gai d’y vivre sereinement. La discrimination reste un grand problème une fois qu’on s’éloigne des grandes villes du Québec. Tout y est plus strict, plus conservateur. Moi, j’ai eu la chance dès l’âge de 17 ans d’intégrer un groupe d’amis dans lequel presque tous étaient homosexuels. Aller à Montréal a signifié pour moi devenir libre. Cela m’a permis de trouver un équilibre. On ne m’a pas pointé du doigt, et du coup, j’ai pu devenir la personne que je voulais être.
Le fait d’être dans un univers tel que celui de la mode a dû beaucoup jouer aussi…
Oui, totalement. La mode a été un élément absolument magique qui m’a aidé à m’émanciper. Créer permet toujours de s’affirmer d’une manière magnifique. C’est un vrai regard sur soi-même, une introspection qui m’a permis de montrer ma véritable personnalité. Et puis, voyez-vous, je suis dyslexique. Je n’ai jamais lu un livre de ma vie. Alors la mode, mon métier de créateur de mode, c’est aussi une manière de compenser ce manque, d’avoir accès moi aussi à l’art et, par mon travail, de faire connaître ce monde aux autres.
En tant que personnalité publique gaie, y a-t-il l’obligation de vous engager en faveur des LGBT ?
Pas nécessairement. J’ai travaillé longtemps, il y a quelques années, pour aider les séropositifs. Je suis de cette génération qui a vu beaucoup de proches mourir à cause du virus, avant l’apparition des trithérapies. J’ai vécu et combattu tout cela. Néanmoins, même si aujourd’hui j’ai toujours des amis malades autour de moi, je me suis un peu détaché de ce militantisme. Je suis aux côtés des gens que j’aime, mais j’essaie également de m’aider moi-même.
Quelle perception avez-vous de la communauté homosexuelle ?
Je dois dire que je suis un peu déçu par le Village. J’aime bien y aller de temps en temps pour y voir la diversité, mais je n’y trouve pas cela. Je suis vraiment radical là-dessus. Tout y est moche, banal. Bien sûr, c’est formidable que le Village existe à Montréal. Il est indispensable pour que la communauté gaie se sente à son aise, mais je ne peux en aucun cas m’identifier à ce qu’on en a fait. Du coup, je préfère sortir ailleurs.
Est-ce que ce sont toujours les gais qui font la mode, comme certains se plaisent à le dire ?
Du côté des créateurs de mode et de la haute couture, je pense qu’il serait difficile de dire le contraire quand on regarde les grands couturiers d’aujourd’hui (sourire). La plupart sont effectivement gais. Il faut dire que les hommes qui s’intéressent à ce domaine doivent forcément avoir une certaine sensibilité. La mode reste un univers féminin.
Pour ce qui est de la mode au sens plus large du terme, on a effectivement souvent dit que les gais lançaient les nouvelles tendances, qui étaient ensuite reprises par d’autres franges de la population. C’est bien moins aussi évident aujourd’hui. Si, par le passé, les gais ont souvent osé en premier, de toute évidence les hétérosexuels ont rattrapé un certain retard. Lorsque j’en vois certains dans la rue, je me dis : « C’est pas possible, ils sont de la paroisse ! » Et pourtant non (rires), mais c’est vraiment drôle et c’est surtout une bonne chose pour tous ceux qui aiment la mode comme moi.
Crédits photo : Damian Siqueiros