Nous sommes ‘la rue’

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En réponse à la députée Marie Malavoy sur sa gestion de crise de la grève étudiante, l’ineffable ministre de l’Éducation Line Beauchamp a répondu en blâmant l’opposition «d’être gouvernée par la rue et l’opportunisme politique.» Qu’il y ait de l’opportunisme dans les rangs de l’Opposition sur ce dossier, c’est fort possible, mais j’ai été révulsé d’entendre la ministre d’un des gouvernements les plus impopulaires qu’ait connu le Québec, de ce gouvernement des ‘p’tits amis’, parler avec autant de mépris de ‘la rue’.

Immanquablement je me suis remémoré le refus obstiné de cet autre premier ministre libéral, Jean Lesage, qui s’opposait à la syndicalisation des employés de l’État en arguant que ‘la Reine ne négocie pas avec ses sujets’. Je sais bien qu’un parti aussi bassement fédéraliste que le Parti Libéral du Québec de Jean Charest est convaincu que la monarchie constitutionnelle britannique est le nec plus ultra de la démocratie, mais il est tout simplement choquant d’entendre ses représentants parler du peuple québécois avec autant de morgue et de mépris.

Qu’un gouvernement élu avec une minorité de voix, qui s’est fait élire en prétendant qu’il n’y aurait pas de déficit malgré la crise financière, qui depuis multiplie les mesures impopulaires pour refiler la facture aux 99 % tout en déroulant le tapis rouge au 1 %, qui ne reste en place que par la frêle majorité de sièges que le scrutin uninominal à un tour lui garantit, affiche un tel mépris après l’une des plus grandes manifestations de rue (sinon la plus grande !) de l’histoire du Québec est tout à fait sidérant.

Bien sûr dans la logique des Line Beauchamp, Bachand, Charest et Cie, le ‘vrai’ pouvoir, il est au Domaine Sagard et dans ces autres chasses gardées des ploutocrates. Il y a un ‘consensus’ pour la hausse des frais de scolarité quand le Conseil du Patronat et la Conférence des recteurs (qui sont eux aussi engagés dans la spirale des salaires faramineux !) se prononcent en faveur malgré l’opposition des principaux concernés et de tous les syndiqués. Que voulez-vous ? ‘La Reine ne négocie pas avec ses sujets !’.

On comprend ainsi mieux pourquoi il faut des années et des années de représentations pour obtenir quelques millions de ce gouvernement pour lutter contre l’homophobie en société ou contre l’intimidation à l’école quand le tapis rouge est déroulé pour construire des routes (nouveaux contrats pour les ‘p’tits amis’!) à coup de centaines de millions pour les multinationales minières qui veulent venir piller les richesses du Nord. Pour la plèbe, il y aura quelques petites subventions dans le cadre du mince programme de lutte contre l’homophobie qui seront bien sûr annoncées quelques semaines (quelques mois?) avant les prochaines élections, en espérant que le ‘bon peuple’ aura oublié que ce gouvernement s’est traîné les pieds pendant neuf ans… après avoir coupé les quelques programmes légués par le gouvernement précédent. Et comme nos représentants ne courent pas les activités-bénéfices des Libéraux avec des grosses enveloppes, ils pouvaient bien attendre !

De toute façon, il est de notre propre expérience que c’est en prenant la rue qu’on se met tout à coup à réaliser que nous existons et que nous avons des droits. Ce n’est pas un hasard si l’interdit de discrimination sur la base de l’orientation sexuelle au Québec est arrivé quelques semaines après que nous ayons pour la première fois pris la rue massivement contre la répression policière en 1977. Ce n’est pas un hasard si les lois garantissant notre égalité en droits ont déboulé à la fin des années 1990 et aux débuts des années 2000 quand nos marches de la fierté sont devenues massives.

C’est alors que les partis politiques qui nous gouvernent, par opportunisme ou non, se rendent compte que nous sommes un mouvement social incontournable avec lequel il faut composer. Il semble bien que la ministre Beauchamp et son gouvernement n’aient pas encore compris cette leçon élémentaire de l’histoire : le vrai pouvoir nait dans la rue. Quand une conscience émerge, quand une volonté s’affirme de changer l’ordre des choses, on peut réprimer un tel mouvement, on peut utiliser contre lui tout l’arsenal du pouvoir en place, mais rien n’arrêtera inexorablement sa marche. C’est ce qui est en train de se passer sous son nez. Il serait bon que la ministre s’en rende compte. Comme chantait Vigneault,  ‘À semer du vent de c’te force-là, tu te prépares une joyeuse tempête, p’t-être ben que tu t’en aperçois pas !’.

Le 22 mars dernier, l’équipe de ce magazine était dans la rue avec beaucoup d’autres gais, lesbiennes, bis, trans, avec des centaines de milliers de Québécoises et Québécois pour protester contre la hausse des frais de scolarité et la marchandisation de l’éducation. Ce samedi 14 avril prochain, 9e anniversaire de l’élection du gouvernement Charest, nous serons aussi de la manifestation pour un printemps québécois à l’initiative de la CLASSE. Parce que nous sommes étudiantes ou étudiants, parce que nous sommes d’anciens étudiants et étudiantes que leurs études ont endetté, parce que nous croyons que les barrières financières à l’accessibilité aux études ne peuvent qu’affecter davantage les groupes socialement discriminés comme les GLBT, parce que nous sommes solidaires de ceux et celles qui se battent pour l’égalité et qui remettent en cause une logique néolibérale, néoconservatrice  qui nous menace. Nous vous invitons à marcher avec nous !

Madame la Ministre, nous sommes ‘la rue’. Tenez-vous le pour dit !

Crédit photo : Thibaut Temmerman