Serge Lareault – À visage découvert

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Habituellement, on l’interroge en extérieur car « l’itinérance, c’est là que ça se passe ». Pour une fois, Serge Lareault reçoit dans les bureaux de L’Itinéraire. Rédigé en partie par des itinérants en processus de réinsertion sociale, ce journal de rue est ensuite vendu avec un dollar de profit par les « camelots ». Ce concept social, né en 1989 aux États-Unis avec Street News, constitue une alternative à la mendicité.

Lorsque le Groupe communautaire l’Itinéraire a voulu lancer un journal de rue du même nom grâce à la subvention de 30.000 $ reçue de la Ville de Montréal, alors dirigée par Jean Doré, il a fait appel à Serge Lareault. « J’avais fait du journalisme, de l’infographie, de la publicité… Pour pas cher, ils pouvaient engager un gars qui faisait tout », raconte l’intéressé. Devant le succès du premier numéro, en mai 1994, celui-ci a même dû être réimprimé.

Deux blessures

À cette époque, Serge Lareault travaillait depuis des années comme agent de communication en politique. Un milieu précaire dans lequel il a dû aussi affronter à plusieurs reprises, directement ou insidieusement, l’homophobie de ses confrères. La proposition du groupe l’Itinéraire est donc tombée à point nommé : « Je me suis dit « Je commence une nouvelle vie et je fais mon coming out dans mon entourage au travail » ». En 1998, quand il s’est présenté pour devenir conseiller municipal du quartier (un échec), les médias l’ont même qualifié de « candidat gai du Village ».

Avant de se battre « à visage découvert » et d’assumer son orientation sexuelle, il y a eu des blessures : « J’avais la crainte que mes parents ne m’aiment plus, d’être rejeté par mes amis ». Sans oublier les problèmes d’ordre sociaux : « Toutes les affres liées à la misère, à la pauvreté, à la privation… j’ai connu cela », se souvient celui qui a vécu au sein d’une famille originaire de l’est de Montréal, avant de devoir se montrer autonome dès 14 ans.

Merci aux itinérants

Est-on du coup plus spontanément conduit à s’intéresser au sort des autres ? Serge Lareault le croit. Il dit avoir fait « le choix d’investir [s]a vie » contre la pauvreté. « Qu’est-ce qui unit les gens de la rue et les gais ? C’est la ségrégation, le rejet d’un ensemble de la population. Ce sont exactement les mêmes mécanismes et les mêmes affres qui se produisent ».

Il regrette que certains, dans le Village, ne soient plus conscients de « cette communion de pensée » et reprennent même parfois « le flambeau de l’intolérance. « Si on peut profiter de nos libertés individuelles, c’est parce que des junkies, des itinérants, qui n’avaient rien à perdre, ont créé un mouvement [de libération] », rappelle-t-il.

Serge Lareault fait la distinction entre l’itinérant, « qui a juste assez d’énergie pour quêter, se trouver à manger ou une chambre pour la nuit », et le « junkie ». « Un commerçant a été attaquée dans le Village et a dit à tout le monde que c’était un itinérant, s’agace-t-il. C’est quoi un itinérant pour ces gens-là ? Dès qu’il a l’air louche, dès qu’il est mal habillé, sur le trottoir à ne rien faire, on le met dans le même pot avec d’autres. Le vrai itinérant, il n’a pas le temps d’écœurer le monde ».

Un crabe sur une roche

Pour autant, le rédacteur en chef de L’Itinraire dit comprendre les résidents du Village. « Je ne nie pas le problème, au contraire, il a doublé ! ». Pas seulement en nombre, mais du fait de l’apparition de drogues de plus en plus toxiques, qui provoquent ou aggravent les problèmes de santé mentale. « On peut être un exemple de communauté solidaire, qui peut essayer d’adoucir les effets de la pauvreté, affirme-t-il. Si ce n’est pas le Village gai qui demande des services sociaux au lieu de la police, qui va le faire ? »

Comme d’autres organismes communautaires, L’Itinéraire doit faire face aux coupures de financement. Serge Lareault a vu progressivement ses autres collègues quitter le milieu communautaire. Malgré le découragement, il continue le combat. « Si je pensais que ce que l’on fait ne sert à rien, que je n’avais pas l’espoir qu’on va faire les bons investissements sociaux, je ne serais plus là. Là, je sais qu’on est dans un creux. Je suis comme un crabe. Dans la tempête, je m’accroche à la roche ». En attendant de pouvoir reprendre sa marche de côté.

Crédit photo : Bérenger Zyla.