Entrevue : « L’homophobie a toujours fait partie du peuple tunisien »

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Être. Que s’est-il passé contre votre site ces derniers jours ?

Fadi. Depuis son lancement, en mars dernier, on n’avait jamais reçu d’attention à part celle des personnes LGBT. Depuis la semaine dernière, des Tunisiens découvrent l’existence d’un media gai et ils ont réagi négativement à l’idée. Entre les commentaires sur le site, les messages privés sur la page Facebook, on trouve toutes sortes d’insultes et parfois des versets du Coran pour nous rappeler qu’on est des pécheurs et qu’on mérite la mort. Des menaces de mort et de piratage figurent aussi parmi les commentaires. Pour dire la vérité, on s’est toujours attendu à des réactions négatives mais pas de cette façon. C’est effrayant.

Être. Comment analysez-vous l’attaque du ministre à l’encontre de votre site ?

F. Le ministre vient d’un parti politique islamique. Il veut se montrer comme une personne religieuse qui adore Dieu en tout temps. Il s’est même filmé quelque part dans nos médias en train de faire la prière avec son équipe, dans son bureau. On s’attendait à une telle réaction de sa part vu qu’il occupe aussi la position de porte-parole du gouvernement, mais on a été très déçu quand il s’est dit contre notre droit d’expression matérialisé dans le magazine, tout en affirmant qu’on avait plutôt besoin d’une visite médicale. Le pire, c’est qu’il a donné son point du vue tout en étant conscient d’être le ministre des droits de l’homme. On dirait qu’on peut être sélectif et choisir quels droits soutenir ou encore que les droits des personnes LGBT ne sont pas des droits humains.

Être. Votre site et votre personne sont-ils menacés par le pouvoir ?

F. Oui, moi mais aussi le reste de l’équipe. Si ce n’est pas par des agents du gouvernement, c’est par des personnes religieuses. On essaye d’être discrets.

Être. Peut-on dire qu’un climat d’homophobie s’est installé depuis la victoire des islamistes aux élections ?

F. L’homophobie a toujours fait partie du peuple tunisien. Bien qu’il soit conscient de l’existence de personnes ayant une orientation sexuelle différente et tout en les observant parfois autour de lui, dans la rue ou dans quelques cafés ou encore à la télévision, il choisit de les nier ou bien se dit que ça concerne les autres et jamais son entourage. Cependant, depuis l’installation des islamistes au pouvoir, une vague de réveil religieux a envahi le pays. Désormais, tout le monde pense davantage à la morale et aux péchés.

Être. Est-ce pire que sous le régime de Ben Ali ?

F. C’est un peu délicat de juger, mais je vais dire non. Sous l’ancien régime, il y avait la censure, une police politique et aucun respect des droits humains de base. Dans cette phase de transition démocratique, bien que contrôlée en grande partie par des islamistes, il y a une marge de libertés et de dialogues importante.

Être. Pouvez-vous compter sur l’appui de certains partis politiques ?

F. Pour le moment, pas vraiment. Les partis de gauche et progressistes sont déjà critiqués pour leur soutien aux droits des personnes LGBT et à d’autres minorités sans l’avoir dit explicitement. Néanmoins, il faut souligner qu’il existe pas mal de messages de soutien et d’encouragement. D’autres offrent de l’aide technique pour continuer la bataille pour nos droits. Je cite par exemple les communiqués de l’ADLI (l’Association tunisienne de défense des libertés individuelles, formée en majorité d’avocats et de juristes) contre les propos du ministre. Ils expliquent aussi que l’homosexualité n’est ni une perversion sexuelle ni une défaillance mentale. Ça a été signé par une neurologue.

Être. Les militants LGBT arrivent-ils à se mobiliser ou voit-on la peur l’emporter ?

F. Le militantisme se fait avant tout sur l’Internet. Il existe maintenant une radio gaie tunisienne. On envisage des actions de sensibilisation sur le terrain mais c’est un peu risqué pour le moment. On a besoin de recruter des personnes influentes mais ça se fera sous la table.

Être. Avec le recul, quelle vision avez-vous aujourd’hui de la révolution du Jasmin ?

F. Tout d’abord, en tant que militants, on n’a jamais approuvé cette appellation de révolution du Jasmin, un nom purement touristique qui cache le visage sombre de ce qui s’est passé, les scènes de violence, le sang et la torture. On préfère dire la « révolution » tunisienne. Pour le reste, je dirais que cette confiance octroyée à un parti politique religieux peut s’expliquer par l’absence de culture électorale et de vie politique « saine ». Le discours religieux a été accepté par la majorité des gens sans que ceux-ci soient conscients que ça peut nuire à leurs libertés au nom de la religion. Mais cela n’est qu’une seule facette de la situation actuelle. Les mouvements politiques d’opposition et la société civile sont bien en état d’alerte. Ils observent chaque mouvement du gouvernement provisoire et les activités de l’Assemblée constituante. On est donc « prudemment optimiste » quant à l’évolution de la Tunisie post-révolutionnaire.

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