Entrevue : Claude Poissant parle de Tristesse animal noir

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Claude Poissant Tristesse Animal Noir

Être. Votre compagnie est bien connue pour son intérêt envers la dramaturgie québécoise. Comment en êtes-vous venu à travailler sur le texte d’Anja Hilling, une auteure européenne en pleine ascension, mais encore peu connue ?

Claude Poissant. Le théâtre PÀP produit deux pièces par an. Cette saison, Ginette Noiseux, directrice artistique de l’Espace Go, m’a approché pour que nous présentions un spectacle en coproduction. Elle était curieuse de voir comment nos deux compagnies allaient pouvoir se nourrir et se « contaminer » artistiquement. À la base, j’étais un peu hésitant, croyant devoir subir de grandes contraintes, mais rapidement on s’est aperçu que c’était l’occasion de bénéficier de plus de moyens qu’à notre habitude.

Être. Vous êtes-vous finalement vu imposer des contraintes ?

C.P. La seule consistait à choisir une auteure. Nous avons lu plusieurs pièces, québécoises surtout, sans jamais trouver l’étincelle fournissant l’inspiration qui allait confirmer notre choix. Puis, une collègue est arrivée avec Tristesse animal noir. Je l’ai lu et je me suis demandé : « Mais comment monter ce texte ? » J’ai été incapable de dormir cette nuit-là. J’ai partagé ma trouvaille avec Patrice Dubois et Ginette Noiseux. Tous les deux ont confirmé que c’était une bonne idée. À partir du moment où je suis complètement déstabilisé par un texte, je sais que j’ai à relever le défi.

Être. Que pensez-vous de la dramaturgie d’Anja Hilling ?

C.P. C’est formidable, ça ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire par le passé. La forme est vraiment singulière et le propos exploré dans la pièce est peu exploité au théâtre. On y raconte en trois parties l’histoire d’une bande de copains. Dans le premier segment, on les voit débarquer dans une forêt où ils viennent faire un pique-nique. Les 25 premières minutes présentent la réalité de ces personnages. Il y a un couple gai où l’un des conjoints est artiste, l’autre agent de mannequins. Il y a la sœur de l’agent, ex-mannequin, et son amoureux musicien. Enfin, il y a leur ami et sa copine, plus jeune que les autres. Dans la deuxième partie, la tragédie forme le cœur du récit. Les personnages sont prisonniers d’un incendie qui ravage la forêt. Dans la dernière section, tous ces gens auront à vivre avec les conséquences de ce drame effroyable.

Être. À travers le couple gai, quel genre de portrait Anja Hilling dresse-t-elle de l’homosexualité aujourd’hui ?

C.P. C’est un couple dans la quarantaine, ensemble depuis quelques années, ils font partie de la petite bourgeoisie, ils s’aiment. L’arrivée dans leur vie de la catastrophe va avoir une grande incidence sur la solidité de leur couple. Dans Tristesse animal noir, on ne sent pas que Hilling dresse le portrait de toute une communauté. Elle utilise certains clichés qui existent, mais elle les amène dans des directions inattendues. La dramaturgie contemporaine nous a habitués à des personnages gais jeunes. Ici, on offre l’image d’une homosexualité plus âgée et plus stable.

Être. De quelle manière la tragédie affecte-t-elle les personnages de la pièce ?

C.P. Au début de l’histoire, chacun d’eux se trouve à un moment charnière de sa vie. Tous ont besoin d’une bascule et celle-ci sera violente. L’image du feu devient aussi la représentation d’une brûlure intérieure. Quand tu es victime d’une blessure aussi grande, l’instinct t’incite à prendre des décisions rapides sur ton existence. Il n’y a plus de portes de sortie, plus de regrets possibles. Les choix sont faits dans une urgence de vivre qui se moque de ce qui sera brisé ou détruit par ces choix cruciaux.

Être. Considérez-vous cette pièce comme pessimiste ? Dresse-t-elle un sombre constat de l’humanité ?

C.P. Tristesse animal noir n’est certainement pas du théâtre léger. En revanche, il y a une beauté qui émerge dans l’exploration de l’horreur. Avec un certain recul sur un événement affreux, l’homme accepte la victoire de la nature ou du destin. Il accepte le fait d’être en position de faiblesse et de fragilité devant la fatalité. Il y a une certaine beauté dans cette résignation. Je pense que, quelque part, on peut repartir du spectacle avec l’idée que l’art, même de façon très discrète, peut sauver l’homme.

Crédits photo : Marie-Claude Hamel