Dany Boudreault et Faire des enfants : autodestruction homosexuelle

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Faire des enfants Dany Boudreault

Être. Vous tenez le rôle principal dans la pièce d’Éric Noël, Faire des enfants. Comment décririez-vous votre personnage ?

Dany Boudreault. C’est un jeune homosexuel de 24 ans, désespéré, qui trouve comme seul refuge l’autodestruction, via une sexualité dégradante. La particularité de Philippe se trouve dans la nature très commune de ses origines. Il a été élevé dans une famille aisée de la classe moyenne de L’Assomption. Il finit par quitter celle-ci pour fréquenter le milieu de la vie nocturne gaie montréalaise.

Être. Comment ce rôle est-il arrivé jusqu’à vous ?

D.B. En 2010, Éric Noël a remporté le Prix Gratien-Gélinas, une récompense offerte chaque année depuis 1994 par le CEAD (Centre des auteurs dramatiques) afin d’encourager la relève. L’an passé, son texte a aussi été mis en scène par les finissants de l’École nationale de théâtre du Canada. C’est là que je l’ai entendu pour la première fois. Ç’a été un choc. J’ai eu un coup de foudre pour ce personnage. Je pouvais trouver dans son âme des filiations qui me bouleversaient. C’est venu vers moi comme un appel. Puis on m’a proposé le rôle au Quat’sous. Je suis très content de travailler sur ce projet avec Gaétan Paré qui est un jeune metteur en scène de très grand talent. Il a une sensibilité toute particulière pour la dramaturgie contemporaine. Le mariage de son travail avec le texte d’Éric est formidable.

Être. Une des particularités de Faire des enfants semble se trouver dans la forme…

D.B. Effectivement, la pièce se divise en deux parties. Il y a d’abord le point de vue du fils d’abord, puis celui de sa mère. De plus, l’action est racontée à rebours. La pièce s’ouvre sur un événement tragique, la mort de Philippe, dans des circonstances violentes. On remonte peu à peu vers l’origine de la tragédie. Une des multiples forces de ce récit vient du regard qui est porté sur l’histoire. Il y a une absence de tout jugement moral dans un contexte où les bons sentiments pourraient abonder. La morale devient ici un outil visant à éviter toute forme de moralisation. J’ignore si l’auteur serait d’accord, mais je vois, sur cette question, une vraie parenté avec l’œuvre de l’auteur allemand Fassbinder.

Être. Diriez-vous qu’on dresse ici un portrait sombre de l’homosexualité?

D.B. Pas vraiment. En réalité, Philippe est victime de sa propre perception de la culture homosexuelle. Il n’est pas perverti par la culture gaie, il est attiré par toute forme d’autodestruction, il fréquente les saunas, flirte avec la prostitution. Cette quête de la mort amène un autre thème sous-jacent : la responsabilité. Dans Faire des enfants les personnages cherchent à qui attribuer la faute de sa mort. Ils se l’attribuent ou la rejettent sur les autres. Cette perspective s’inscrit aussi dans la démarche morale d’Éric. Il n’existe en réalité pas d’unique responsable, tout comme il n’y a pas de réponse simple. La vie ne peut se résumer à de subjectives questions de bien et de mal.

Être. Au regard des thèmes de la pièce, on imagine que le processus créatif doit être plutôt exigeant…

D.B. En effet, c’est vraiment très demandant. Il faut explorer l’émotion avec beaucoup de générosité. Dans le processus de travail, on a trouvé impératif de passer par l’étape de l’expression extrême pour trouver une vérité profonde qui permettra ensuite de découvrir la vérité dans la pureté. Sur scène, le spectateur aura donc droit à plus d’économie et d’intériorité, mais elles seront habitées par toute la violence des émotions explorées précédemment.

Etre. Vous êtes un jeune acteur mais vous avez une feuille de route assez impressionnante. Au départ, pourtant, rien ne semblait vous prédestiner au théâtre…

D.B. Oui, je viens du Lac Saint-Jean, j’ai grandi sur une ferme, très loin de l’univers de l’art et des grandes villes. J’ai découvert le théâtre à l’église ! J’étais fasciné par le rituel, par la théâtralité de la messe. Par la suite, je me suis intéressé au théâtre et, en 2004, j’ai été accepté à l’École nationale. Mais j’ai une passion connexe à celle de la scène qui est l’écriture et la poésie. Le théâtre et la poésie se nourrissent mutuellement dans mon travail. J’écris pour que ce soit entendu, même s’il ne s’agit pas à proprement dit de théâtre, et j’utilise dans mon jeu d’acteur l’humanité et l’empathie que l’écriture me fait explorer. En 2004, Et j’ai entendu les vieux dragons battre sous la peau. En 2006 j’ai publié Voilà. Et cette année je présente au lecteur (E) qui questionne la notion d’identité sexuelle. Il y est aussi question de rédemption en déconstruisant l’idée de la victime et du bourreau.

Faire des enfants
Du 18 octobre au 13 novembre
Au Théâtre de Quat’Sous (Montréal)
Texte de Éric Noël
Mise en scène de Gaétan Paré
Avec Dany Boudreault, Sonia Cordea, Ludger Côté…
quatsous.com

Crédits photo: Dorothy-Shoes