La piétonnisation de la rue Sainte-Catherine: du culturel au commercial

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1993 – 1999 : La fierté et Divers/Cité

Durant les années 70 et 80, on ferme la rue Sainte-Catherine à certaines occasions, par exemple lors du défilé annuel de la fierté, tenu en marge des festivités de la Saint-Jean Baptiste. Il faut attendre 1993 — et la création de Divers/Cité par Suzanne Girard et Puelo Dier — pour assister aux premières piétonnisations récurrentes de la rue Sainte-Catherine. Ce festival culturel consacré à la communauté gaie prend en charge l’organisation de la Marche de la fierté. Les festivités se déroulent d’abord au parc Lafontaine, puis s’installent dans le Village en 1995.

On ferme alors la Sainte-Catherine, entre Amherst et Papineau, pour célébrer la journée communautaire de Divers/Cité, qui rassemble une centaine d’intervenants. Suzanne Girard signale que durant les années 90, la fermeture de rues est parfois une initiative de la police, « par mesure de sécurité », parfois celle de Divers/Cité.

Les années suivantes, l’artère principale du Village fait place à des scènes de spectacle et à des terrasses, et accueille des dizaines de milliers de visiteurs durant la fin de semaine de Divers/Cité, qui a lieu en août. L’animation de la rue piétonne prend son envol lorsque le propriétaire du Complexe Bourbon, feu Normand Chamberland, décide de s’investir dans le projet. « Les autres commerçants ont emboîté le pas », affirme Stéphane Casselot, coordonnateur communautaire à Divers/Cité de 1994 à 2007.

En 1998, le festival Divers/Cité et sa douzaine de scènes disposées dans le Village attirent près de 200 000 personnes. Or, ce succès d’affluence crée des tensions. « Au début, c’était le free-for-all, affirme M. Casselot. Les questions de sécurité mettaient sur les dents les services municipaux. Ils nous ont imposé des restrictions sévères les années suivantes. Quant aux résidents, ils se plaignaient du bruit. Les commerçants, eux, étaient réfractaires à la fermeture de rue, ils craignaient que ça nuise à la vente d’alcool. »

Un conflit majeur naît alors entre Divers/Cité et les commerçants. En plus de vendre son propre alcool dans la rue, le festival exige des redevances de la part des tenanciers de bars pour leur accorder des permis d’opération de terrasses sur la rue Sainte-Catherine durant la fermeture. «  Divers/Cité s’opposait même à ce que les commerçants aient des scènes sur la rue, pour éviter de concurrencer celles du festival », soutient André Gagnon, éditeur des magazines Être, RG et 2B. « Les problèmes se sont réglés quand Divers/Cité a déménagé ses activités au parc Émilie-Gamelin », affirme l’entrepreneur Paul Haince. Renonçant petit à petit à la piétonnisation du Village, Divers/Cité laisse alors le champ libre aux commerçants pour organiser leur propre fermeture de rue.

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2000 – 2005 : L’essor commercial

En octobre 1999, une cinquantaine de commerçants se regroupe pour créer l’Association des commerçants et professionnels du Village (ACPV) et promouvoir le développement du quartier. Autorisée par le conseil d’arrondissement de Ville-Marie, l’Association organise dès lors trois fermetures de rue par été, dont deux sont consacrées aux différentes foires commerciales, bazars et braderies. Paul Haince décide de participer à la mise sur pied de l’Association en devenant son directeur général jusqu’en 2003. Cependant, il pose une condition : que l’ACPV parraine la création d’un festival artistique qui servira de tremplin aux artistes locaux, tant les talents en émergence que les artistes confirmés. « Après avoir participé à près de 250 activités visant à présenter des artistes québécois aux États-Unis, je trouvais que cette idée était un ajout intéressant, affirme M. Haince. En plus de montrer une partie de la diversité du Village, cette initiative visait à faire tomber certains tabous envers la communauté gaie. »

Le premier Festival des arts du Village (FAV) se tient au début juillet 2000, environ un mois avant la grande fête de la fierté organisée par Divers/Cité. Le Festival attire des artistes locaux et internationaux qui présentent leurs œuvres sur une rue Sainte-Catherine fermée entre Amherst et Papineau. Rapidement, cette galerie à ciel ouvert devient la principale activité de l’Association. Année après année, le Festival attire plus de 150 000 visiteurs et devient la plus grande manifestation d’arts visuels du Québec. En 2005, on le rebaptise Festival Montréal en Arts, puis Festival International Montréal en Arts (FIMA), pour consacrer son envergure.

Le 20 juillet 2006, après la dissolution de l’Association, survenue quelques mois plus tôt, on crée la Société de développement du Village (SDC) pour en stimuler le développement commercial et économique. Cela se passe juste à temps pour accueillir les premiers Outgames, événement sportif et culturel d’envergure internationale et ciblant la communauté gaie et lesbienne.

2006 : Le boom des Outgames

Les Outgames ont lieu à Montréal du 29 juillet au 5 août 2006. La métropole reçoit alors plus de 12 000 participants et près de 250 000 touristes. À cette occasion, l’arrondissement de Ville-Marie convient de piétonniser la rue Sainte-Catherine durant 12 jours consécutifs, du 25 juillet au 5 août, surtout pour des motifs de sécurité. « La capacité d’accueil du Village n’était pas suffisante », affirme Bernard Plante, engagé à la SDC du Village comme responsable des membres en avril 2006. « Les autorités ont donc préféré fermer la rue Sainte-Catherine pour recevoir cette manne touristique plutôt que d’ouvrir et de fermer la rue chaque fin de semaine. Cela risquait d’être trop coûteux. Or, cette piétonnisation a attiré une nouvelle clientèle qui n’avait pas l’habitude de venir dans le Village », soutient M. Plante. On a aussi fermé la rue durant les quatre jours consacrés au Festival international Montréal en Arts, dont la SDC était devenue un important partenaire.

La Société de développement commercial du Village dresse un bilan très favorable de cette expérience. Toutefois, les commerçants, conscients de l’aspect ponctuel des Outgames, hésitent l’année suivante à réclamer une aussi longue période de piétonnisation. L’arrondissement Ville-Marie, la SDC et les résidents s’entendent en 2007 pour que la fermeture de rue s’effectue durant six fins de semaine consécutives, à partir du 28 juin. La SDC tente alors un coup de publicité. Elle fait installer en plein centre du Village quatre palmiers de près de 15 mètres de hauteur, ainsi qu’une centaine de pots de fleurs d’environ un mètre de haut et contenant une variété de palmiers plus petits. « On n’a jamais autant parlé du Village, assure M. Plante. L’hélicoptère TVA survolait toujours le quartier. […] L’idée était de ramener le Village sur la map, d’élargir sa clientèle, de ramener les investisseurs. »

Après ce succès, l’administration du maire de Ville-Marie, Benoit Labonté, pousse l’idée plus loin en 2008 et suggère de piétonniser la rue Sainte-Catherine pendant deux mois et demi, de la fin juin au début septembre. Nouvelle réticence des commerçants, qui craignent que la piétonnisation ne soit pas avantageuse les jours de semaine. Néanmoins, ils se rangent derrière le projet : « Le maire Labonté avait la vision d’une Sainte-Catherine piétonne qui allait servir de laboratoire au Quartier des spectacles, lui qui était responsable du développement de ce futur quartier. Au fil des ans, nous avons testé différents types de poteaux et d’aménagements qui ont notamment servi à la piétonnisation de la rue Saint-Paul dans le Vieux-Montréal », souligne Bernard Plante.

2008 à 2011 : Aires Libres

C’est aussi en 2008 que le conseil d’administration de la SDC du Village propose de lancer Aires Libres, un projet de revitalisation visant à permettre aux gens qui vivent dans le quartier et qui le visitent de s’approprier les lieux en participant à différentes manifestations artistiques et écologiques. « Aires libres fait de la rue piétonne un espace urbain où l’art s’exprime, soutient M. Plante. L’objectif est de convaincre les gens de revenir, de s’approprier la Sainte-Catherine embellie. […] C’est ici que prend tout son sens l’expression “se créer son village” ».

Une formule qui marche

Aujourd’hui, il y a presque unanimité sur les effets stimulants que la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine opère sur la vitalité du Village, au point de vue de l’économie et de la culture. Votée pour une durée de trois mois et demi en 2009 et en 2010, l’initiative s’étend cette année sur quatre mois, du 18 mai au 12 septembre. D’autres quartiers ont emboîté le pas, notamment pour les fermetures des rues Saint-Paul, Saint-Laurent et Mont-Royal.

Crédits photo: DubyDuby2009
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