Vers les 30 ans de RG: Thibault / Wouters, symboles par obligation

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Thibault Wouters

13 mai 2011 : à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie, la Fondation Émergence présente une exposition de photos de couples de même sexe qui sont célèbres dans l’Histoire. Parmi les personnalités évoquées, on trouve Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Jean Cocteau et Jean Marais, Ellen DeGeneres et Portia de Rossi. Même chose pour Roger Thibault et Theo Wouters, qui étaient présents lors de la conférence de presse.

Oui, les deux hommes, âgés aujourd’hui de 65 et de 69 ans, représentent un exemple. Bien sûr parce qu’ils ont été le premier couple à s’unir civilement au Québec, en juillet 2002, mais aussi et surtout parce qu’ils ont lutté pour leurs droits à une vie tranquille, alors que leur voisinage leur faisait « vivre un enfer ».

Coup de foudre en 1973

Leur rencontre remonte à un soir de décembre 1973, à La Rose rouge, rue Mackay, le bar gai de Montréal à cette époque, là où se trouvait tout le jet set arc-en-ciel. « Ça a été le coup de foudre », raconte Roger Thibault, toujours très bavard alors que son compagnon préfère écouter et acquiescer. Trois mois plus tard, les deux tourtereaux emménagent dans l’ouest de la ville, rue de la Montagne, où ils restent six années.

À l’époque, malgré Stonewall et la naissance d’un mouvement gai en Amérique du Nord, il n’y a rien de militant chez l’homme récemment arrivé des Pays-Bas, spécialisé dans la fabrication de chapeaux de fourrure, et chez le technicien-photographe qui exerce à l’Université de Montréal. En 1978, à cause de leur style de vie, ils décident de s’installer en banlieue, à Pointe-Claire, « pour être tranquilles, en paix ».

Trudeau a beau être passé par là, avec son credo voulant que « l’État n’ait rien à faire dans la chambre à coucher des gens », les nouvelles générations vont causer des problèmes aux deux hommes. « Quand nous sommes arrivés, le voisinage était surtout composé de personnes âgées, qui se sont toujours très bien comportées. Les gens ne posaient jamais de questions sur notre style de vie », se rappelle Roger Thibault.

En revanche, dans les années 90, un nouveau voisin, fraîchement arrivé avec sa femme, fait preuve tout de suite d’animosité. « D’habitude, on allait dire bonjour aux nouveaux arrivants. Lui, dès le premier regard qu’il a porté sur nous, j’ai dit à Theo : “Ça n’ira pas bien” ».

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« Partir n’était pas la solution »

Les insultes commencent quelques mois plus tard, on les traite de pédés, de tapettes. « Cela a fait boule de neige. D’autres voisins s’y sont mis. À partir des années 2000, c’était la guerre ouverte ». Pendant plusieurs années, des jeunes du quartier, voulant suivre l’exemple des adultes, enchaînent avec des actes de vandalisme, allant jusqu’à tirer des pierres ou à lancer du feu sur la maison des Thibault-Wouters.

Le couple, d’abord désemparé, doit affronter la situation. Pour autant, ils n’ont jamais vraiment songé à partir : « Ça a été dur à supporter, et le fait d’être deux nous a aidés, tout seul je ne suis pas sûr que ça aurait été la même chose. En fin de compte, partir n’était tout simplement pas la solution. On n’aurait vraiment pas fait de bien aux minorités. Ça aurait voulu dire que pour vivre en paix, il fallait un quartier pour les homos, et pourquoi pas un quartier pour les noirs, etc. On n’allait pas ouvrir cette porte », détaillent Theo Wouters et son conjoint.

Restait à trouver de l’aide. Un policier rencontré par hasard dans un bar (« On ne l’a jamais revu depuis, j’aurais aimé pouvoir le remercier », sourit Roger Thibault) les incite à contacter la police, puis la Commission des droits de la personne. Pour cette dernière, c’est tout à fait nouveau que de voir deux gais demander qu’on les défende. « Ils ne savaient pas trop comment aborder le sujet », souligne le couple.

« Des hommes nus dans la rue »

Autre solution : la médiatisation, avec un reportage en 2000 sur les ondes de TVA. Mauvaise idée : « C’est comme si on avait boucané les homophobes. Après cela, ils n’hésitaient plus à sortir et la situation a empiré pour nous ». Le couple se tourne alors vers la communauté LGBT, qui propose de coller des affiches dans certains établissements pour raconter leur histoire.

Le premier à répondre à leurs attentes est Laurent McCutcheon, créateur de Gai Écoute et président de la Fondation Émergence. Connaissant sur le bout des doigts le monde médiatique, il dirige les deux hommes vers des revues gaies – dont RG et Être. « D’autres organismes gais nous ont ensuite approchés et c’est là qu’a émergé l’idée d’organiser une marche pour protester contre ce que nous subissions ».

D’abord, il a fallu venir à bout du maire et du chef de police, qui s’opposaient tous deux à une telle démarche. Parmi les autorités, certains refusaient de « voir des hommes nus débarquer, comme lors de la marche des fiertés », raconte Roger Thibault, encore dépité aujourd’hui.

Le temps qu’il reste

Le 27 mai 2001, en début d’après-midi, des milliers de personnes débarquent à Pointe-Claire « et pas seulement des homos, mais des familles, des personnes âgées ». On assiste à une rare communion de la part de la communauté LGBT où tout le monde s’unit pour protester et revendiquer des droits, depuis les propriétaires de bars jusqu’aux parfaits anonymes. « Ce n’est pas la tolérance que l’on cherche, c’est l’acceptation », affirme alors Laurent McCutcheon dans son discours.

Malgré cette manifestation unique en son genre, la vie du couple ne change pas pour autant, même si on les « arrête dans la rue pour [les] féliciter », souligne Roger Thibault. « Moi, je leur disais que le combat n’était pas fini, qu’on nous harcelait encore. Mais pour la communauté, en général, la marche suffisait. On a été un peu abandonné ».

Il faudra attendre plusieurs victoires juridiques contre les voisins homophobes pour que, récemment, cesse enfin un harcèlement qui aura finalement duré plus d’une décennie. Maintenant que les dernières poursuites viennent d’être réglées, le couple souhaite désormais goûter à la tranquillité, après avoir tant donné pour obtenir ce qui lui revient et lutté sur tous les plans. « On voulait cette paix finale. Il ne nous reste plus beaucoup de temps pour jouir de la vie. Nous n’avons aucun regret. Nous voulions que l’on dise de nous : « Deux gars se sont levés et ils ont fait valoir les droits des gais. Ils n’ont pas baissé les bras ».

Cela méritait bien une place dans une exposition aux côtés de Marguerite Yourcenar, André Gide ou Lawrence d’Arabie…
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