Santé économique du Village: la reprise après la tempête ?

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Santé économique Village

« Les effets de la récession se sont fait sentir et continuent de nuire à la prospérité du quartier », affirme le directeur général de la Société de développement commercial du Village (SDC), Bernard Plante. Il signale qu’une vague de fermeture de commerces a secoué le Village en 2008 et en 2009. Depuis, plusieurs commerçants ont de la difficulté à louer, en particulier sur la rue Sainte-Catherine, qui est l’artère commerciale la plus chère de Montréal. « Il n’y a pas de contrôle au Québec sur les baux commerciaux comme il y en a pour les baux résidentiels, explique-t-il. Il y a des commerçants sur Sainte-Catherine qui ont dû partir parce que leur bail avait doublé et même triplé lors du renouvellement ». Lui-même a été incapable d’y louer un local pour entreposer le décor qui animera la rue Sainte-Catherine durant sa piétonnisation estivale, du 18 mai au 13 septembre.

« La demande est là, affirme M. Plante qui mentionne la rapidité avec laquelle on a reloué les anciens locaux de American Apparel et de Tomato Pizza. Les investisseurs appellent tous ici pour savoir ce qu’il y a de libre dans le Village. Je leur propose souvent les mêmes locaux depuis des années ». Or, l’offre n’y est pas toujours à prix raisonnable.

Village en décrépitude

Accentuées par la crise, les conséquences du laxisme des lois concernant la durée d’inoccupation des édifices commerciaux défigurent littéralement le Village. M. Plante souligne la décrépitude de nombreux bâtiments laissés à l’abandon, souvent depuis des années, notamment près des métros Beaudry et Papineau. Il se dit surpris de constater qu’après deux ans et demi, l’état de deux immeubles incendiés au coin des rues Cartier et Sainte-Catherine n’a toujours pas changé. Il est tout aussi consterné de voir l’ancien théâtre Champlain pâtir dans l’abandon depuis plus de dix ans.

« Ce qui me surprend le plus, c’est que la Ville de Montréal tolère que des propriétaires commerciaux de son artère commerciale principale […] laissent leurs édifices à l’abandon pendant si longtemps », s’indigne M. Plante. « Et ce n’est pas seulement un problème dans le Village », ajoute-t-il en citant l’exemple de l’édifice qui s’est effondré sur la rue Notre-Dame, après plus d’une dizaine d’années d’abandon. « Dans certaines villes européennes, si le propriétaire d’un édifice commercial délabré n’a pas amélioré son état dans une période de 12 mois, la Ville reprend le contrôle de la propriété. Une telle réglementation n’existe pas ici », soutient-il. « Un propriétaire qui sait que son édifice pourrait être repris va bouger pas mal plus vite », souligne celui qui est pour un contrôle plus serré de la Ville sur les propriétaires.

Propriétaires non occupants

Pour mieux comprendre la situation, le directeur général de la SDC du Village soulève un problème « de plus en plus présent dans toutes les grandes villes », celui des propriétaires non occupants. « L’immobilier commercial est devenu un placement, au même titre que les fonds de placement, explique-t-il. Souvent, les propriétaires des édifices des principaux quartiers commerciaux de Montréal ne résident même pas dans la ville. Quand un propriétaire est aussi occupant, il y a plus de suivi, plus de contrôle et plus de fierté. Au moins 95 % des commerçants membres de la SDC du Village sont locataires, continue M. Plante. Du moment qu’il survient une hausse des taxes municipales ou des tarifs d’électricité, tout est refilé à 100 % aux locataires commerçants ». Il affirme que la moindre hausse de coûts oblige les plus fragiles à quitter les lieux : « Nous en avons eu une belle démonstration avec le dernier budget de l’administration Tremblay », adopté au début 2010. L’augmentation des taxes municipales, additionnée à la période creuse qui suit immanquablement les fêtes, a engendré une nouvelle vague de fermetures.

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Acteurs économiques ébranlés

Du côté de la Chambre de commerce gaie du Québec, sa directrice générale, Johanne Gaudreault, signale avoir perdu l’adhésion de certains membres durant la récession. Néanmoins, « la Chambre réussit à maintenir son budget grâce à ses nouvelles ententes de partenariat », indique Mme Gaudreault. En 2008, Tourisme Montréal a coupé sa subvention, amputant du coup le volet touristique LGBT de la Chambre. L’année suivante, c’était au tour de l’arrondissement Ville-Marie de retirer une subvention de 25 000 $. Mme Gaudreault dépeint de façon brutale le portrait économique du Village : « Si les commerçants ne s’adaptent pas, ils vont crever ».

Chez Priape, boutique qui œuvre dans l’industrie du vêtement et du divertissement pour adultes depuis 1974, le creux de la vague a été un dur moment à passer. « Nous avons observé un ralentissement durant la récession de 2008-2009, indique son directeur général, Daniel Saint-Louis. L’adage selon lequel l’industrie pour adultes n’est jamais touchée par les crises s’est révélé faux ». Certains facteurs seraient à la source de la baisse des ventes : la hausse du dollar canadien, ainsi que les effets de la récession états-unienne sur le tourisme venant du Sud.

Néanmoins, la vigueur du marché desservi par Priape lui a permis d’encaisser sans broncher l’augmentation des taxes municipales. Depuis 2010, la boutique connaît une reprise de ses ventes, plus prononcée que dans ses boutiques de Calgary et de Toronto. « Cette année, il y a eu plus de touristes américains que les années précédentes durant la fin de semaine de Pâques, signale M. Saint-Louis. Les commerçants sentent que les choses se replacent ».

Tourisme de nouveau au rendez-vous

Selon le vice-président des relations publiques, recherche et développement du produit pour Tourisme Montréal, Pierre Bellerose, le tourisme refleurit bel et bien à Montréal depuis 2010. « L’année 2010 a connu un fort rebond, souligne-t-il. Il s’agit d’une excellente année, la meilleure de la décennie. Et 2011 s’annonce très bien. » Il explique qu’en 2008, le tourisme québécois avait connu une très forte baisse. Cette baisse a touché Montréal et le Village, surtout en 2009, à la suite de la perte du Grand Prix et de l’écroulement des marchés aux États-Unis. « Bien que les dernières années aient été difficiles, il n’y a pas eu de baisse du tourisme par rapport aux années 2006 et 2007 », affirme M. Bellerose. Les cycles de rebond seraient donc plus rapides que par le passé.

En outre, le vice-président de Tourisme Montréal explique que le marché gai est plus résilient devant la crise. « Les gais ont moins tendance à réduire leurs dépenses, leurs voyages », soutient-il, en se référant à des données provenant de sources privées. Malgré l’absence de grand sondage sur les habitudes touristiques des LGBT, « tout porte à croire que le tourisme gai suit les tendances du tourisme québécois ». M. Bellerose note aussi une plus forte propension des gais à effectuer leur tourisme à l’extérieur du Village, tandis que ce dernier serait de plus en plus investi par les hétérosexuels, spécialement durant la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine.

Un verre à moitié plein

« La situation actuelle peut s’apparenter à la métaphore du verre à moitié vide ou à moitié plein », soutient Bernard Plante, de la SDC du Village. Malgré une impression de verre à moitié vide donnée par l’état visuel du Village, le directeur général perçoit le contraire. D’après les chiffres de la SDC, le taux de vacance des locaux de la la rue Sainte-Catherine (qui exclu les locaux en rénovation) est passé de 15%, en janvier 2011, à 9% en mai. Son taux normal devrait se situer autour de 6%. Dans le cas de la rue Amherst, le taux est passé de 18% à 12% pour la même période. Selon le directeur général, « si la tendance se maintient, il y aura moins de locaux à louer cet été que l’été dernier ».

« Il n’y a jamais eu autant d’édifices en rénovation actuellement dans le Village. C’est très positif, car tant qu’il y a de l’investissement il y a de l’avenir », souligne M. Plante. Il mentionne la reconstruction de l’édifice s’étant écroulé près du métro Beaudry, les rénovations en cours sur les deux édifices en décrépitude au coin Wolfe et Sainte-Catherine, la rénovation complète de l’ancien Ouimetoscope et le rachat par un groupe d’investisseurs européens du Complexe Bourbon-Club Sandwich, qui devrait être rénové de fond en comble.

Un programme nécessaire

Bernard Plante souligne également l’implantation du Programme particulier d’urbanisme (PPU) du quartier Sainte-Marie, mis de l’avant par la mairie d’arrondissement Ville-Marie. « Le PPU prévoit favoriser l’aménagement des terrains vacants, encourager le développement économique et la vitalité des artères commerciales du quartier, notamment en continuant d’appuyer les programmes de subventions aux commerçants, comme le programme PR@M-Commerce », relate la chargée de communications à l’arrondissement de Ville-Marie, Anne-Sophie Harrois. « Au-delà de l’aspect délabré de certains bâtiments dans le Village, le quartier va connaître un renouveau et un dynamisme certain, notamment à court terme avec l’arrivée de la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine », affirme-t-elle. Elle signale que l’arrondissement a accordé une subvention de plus de 50 000 $ à la SDC du Village dans le cadre de cet événement.

Un oubli gênant

Bien que tous s’entendent sur l’importance de la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine pour dynamiser le Village, Bernard Plante ne partage pas tout à fait l’enthousiasme de Mme Harrois. « Le PPU concerne une petite partie du Village, de Champlain à Cartier, souligne-t-il. À notre grande surprise, lorsque la Ville a présenté ce PPU, rien n’était prévu pour l’autre portion. C’est comme si on avait oublié la zone entre De Champlain et de Lorimier, qui éprouve pourtant un sérieux besoin de revitalisation. Normalement, tous les édifices commerciaux en bordure d’une station de métro valent plus cher ». Au bureau d’arrondissement, on assure que le PPU englobe tout le territoire de Sainte-Marie, délimité à l’ouest par la rue de Champlain, à l’est par le chemin de fer du Canadien Pacifique, au nord par la rue Sherbrooke et au sud par le fleuve. M. Plante a d’ailleurs fait remarquer cet oubli gênant au maire Gérald Tremblay, lors du dévoilement du PPU, le 14 mars dernier.

Selon le directeur général de la SDC du Village, la Ville de Montréal devrait se doter d’un plan de développement d’est en ouest pour la rue Sainte-Catherine. « Ça profiterait au Village », soutient-il. En contrepartie, plus on revitalise une artère commerciale, plus les locaux coûtent cher ensuite, au pied carré. Ce qui implique que « seuls ceux qui peuvent se le payer y aménageront, comme les grandes chaînes que l’on retrouve partout en périphérie ». Or, « ce n’est pas avec les grandes chaînes que l’on convainc les gens de traverser les ponts », explique M. Plante. Il aimerait voir une situation où la rue Sainte-Catherine favoriserait les commerces exclusifs, comme ceux qui s’adressent à la communauté gaie, même s’ils sont moins intéressants financièrement pour les propriétaires que les bars ou les restaurants. « C’est toujours ça qui va faire la différence », affirme-t-il.

Inclure les aspects socio-économiques

De son côté, le directeur général de Priape, Daniel Saint-Louis, ouvre la question en abordant un aspect socio-économique relié à la récession : il s’agit de ce qu’il perçoit comme une croissance de l’itinérance dans le Village. « C’est un problème surtout l’été, pendant la piétonnisation de la rue Sainte-Catherine », soutient-il. « On ne met pas en place assez de ressources. Cela découle d’un manque de volonté politique. Le Village est devenu un pôle d’itinérance […], on le sent plus encore depuis 2008. Ce type de problèmes ne se réglera pas avec la croissance de la vitalité économique du Village. Le problème dépend de la qualité de vie qu’on peut offrir et surtout qu’on veut offrir aux gens qui fréquentent le Village. »

Crédits photo: Antoine Aubert.

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