Conférence d’Alexandre Baril: où loge le queer ?

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Alexandre Baril Conférence Queer

Cette conférence a rassemblé plus d’une cinquantaine de personnes, pour la plupart déjà familières avec la mouvance queer. Leur connaissance parfois très pointue du sujet a donné lieu à des commentaires et des questions parfois très intellectualisées, à l’image du milieu d’où proviennent ces idées.

Le mot queer, qui signifie bizarre en anglais, est utilisé depuis les années 1910 comme insulte pour décrire les minorités sexuelles. Au début de la décennie 90, des théoriciennes féministes, dont Judith Butler, Eve Sedgwick et Teresa de Lauretis, se sont réapproprié le terme dans une stratégie de retournement des stigmates. Le développement des théories queer a par la suite donné naissance à un mouvement social du même nom.

Dès le début de sa conférence, Alexandre Baril a reconnu d’emblée la difficulté de définir ce terme parapluie. « Le queer est un mouvement et un ensemble de théories qui se préoccupent des personnes marginalisées sexuellement et met de l’avant leur reconnaissance juridique, politique et sociale », a-t-il tenté, en soulignant vouloir donner une « définition la plus minimale et inclusive possible » afin de ne vexer aucun courant de ce mouvement polymorphe.

Selon M. Baril, les théories queer visent à déstabiliser les identités sexuelles. Elles invitent à repenser les concepts de sexe, de genre, de sexualité; à questionner la binarité traditionnelle qui les caractérise; à interroger la logique de catégorisation, la fixité de ces catégories; à remettre en cause la conception du pouvoir, la capacité d’agir dans les relations de pouvoir ainsi que les stratégies politiques pour la défense des droits LGBT.

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Critiquer les identités

L’une des originalités de la pensée queer est de s’opposer à une vision féministe radicale qui base son analyse sur l’« essence » des êtres (ce qui fait qu’un être est ce qu’il est). Ce féminisme, qui admet une nature féminine et masculine différente par essence, cherche à abolir ces catégories afin d’atteindre l’égalité des sexes. L’analyse queer « ne cherche pas à se débarrasser des catégories [d’identité, de genre], mais à en faire une analyse critique », spécifie le M. Baril. L’expert de la pensée de Judith Butler soutient que le queer n’est « pas une identité, mais une critique de l’identité ». Cette déclaration n’a pas manqué de faire réagir l’assistance, la pertinence de se réclamer d’une identité queer étant elle-même sujette à débat au sein du mouvement.

L’idée d’une politique qui critique ou rejette l’identité trouve son origine chez Michel Foucault. Pour Alexandre Baril, il s’agit là de la plus grande force de la théorie queer. Selon Foucault, une société sans relations de pouvoir est impossible. Il est donc illusoire de tenter de l’atteindre par une révolution qui serait effectuée par une classe sociale ou un groupe identitaire, par exemple les LGBT. Pour s’accomplir, le changement social implique une résistance de chacun, que le mouvement queer exprime à travers la subversion artistique, l « action directe » des kiss in ou encore la fluidité de genre d’un individu.

Acquis et revendications

Questionné à propos des acquis queers réalisés depuis les vingt dernières années, Alexandre Baril a avoué son embarras à identifier des gains concrets effectués par son mouvement. Un participant à la conférence, impliqué dans le groupe montréalais Politi Queers solidaires, a quant à lui signalé l’apport substantiel des queer aux efforts de rapprochement des différentes luttes au sein des groupes VIH-Sida, particulièrement en France. Selon l’avis de plusieurs participants, l’un des apports les plus originaux de la pensée queer demeure très certainement sa promotion de la diversité sexuelle.

Dans le registre des revendications queer actuelles, M. Baril a mis l’accent sur la demande faite auprès du Directeur de l’état civil d’assouplir les règles entourant les changements de nom et de sexe pour les personnes trans. Des mesures qui figurent notamment dans le Plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie, dévoilé le 20 mai par le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier. Le chercheur a aussi souligné l’importance de créer des ponts entre les théories universitaires et la pratique communautaire.

M. Baril a ensuite laissé la parole aux militants de Politi-Q. L’un d’eux, le président de la Coalition jeunesse montréalaise de lutte à l’homophonie, Bruno Laprade, a souligné les demandes concernant la reconnaissance du travail du sexe, le retour des cours d’éducation dans les écoles et la lutte à la criminalisation des personnes atteintes du VIH/Sida.

Ouverture à l’essentialisme

Alexandre Baril a profité de son passage à Montréal pour remettre en cause l’adhésion non critique de certains queer au constructivisme, vision qui considère l’identité, l’orientation et les fantasmes sexuels comme des construits sociaux. « Il ne faut pas croire que le constructivisme est forcément à gauche et l’essentialisme, à droite, soutient-il. Aux États-Unis, une partie de la droite politique et religieuse a repris à son compte des théories constructivistes en proposant de déconstruire une orientation homosexuelle par des thérapies. Pour leur part, plusieurs mouvements sociaux ont valorisé les droits des LGBT ou ceux des femmes en s’appuyant sur une essence propre. » « Il ne faut pas faire une lecture réductrice de l’essentialisme et du constructivisme », a soutenu M. Baril, glissant du cadre de sa conférence pour entamer son nouveau champ de recherche, les relations entre ces deux cadres épistémologiques.

Crédits photo (Alexandre Baril lors d’une manifestation pour le droit des trans) : Facebook.
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