Vers les 30 ans de RG – Laurent McCutcheon: s’affirmer pour gagner le respect

Par  |  Aucun commentaire

Laurent McCutcheon

Originaire de Thetford Mines, Laurent McCutcheon se souvient d’avoir vécu une jeunesse calme et paisible, passant ses étés au bord de l’eau avec sa famille et ses amis. C’est à l’âge de 22 ans qu’il quitte cet agréable patelin pour mener des études en commerce à l’Université de Sherbrooke. En 1966, il choisit une autre voie en amorçant une carrière en éducation spécialisée. Il accompagne alors des jeunes en difficulté dans leur cheminement vers la rééducation au Centre Berthelet. « J’y suis resté environ trois ans, ensuite j’ai décidé de quitter cet emploi. Je ne pouvais pas vivre ! Travailler avec de jeunes garçons et faire mon coming out, à l’époque, c’était impensable », raconte-t-il.

Le climat répressif des années 60 et 70 a donc rendu périlleux le processus d’affirmation de Laurent McCutcheon. « De l’adolescence jusqu’à l’âge de 28 ans, j’ai vécu des années difficiles. J’avais beaucoup d’amis, mais je n’osais pas m’ouvrir à eux. J’étais incapable de mentir, alors ma vie est rapidement devenue très, très inconfortable », confie l’homme au sujet du silence qui entourait son orientation sexuelle. Il précise : « À cette époque, être gai signifiait être criminel ou malade mental ». Il avoue d’ailleurs avoir vécu avec beaucoup d’émotion le dépôt du projet de Loi omnibus de 1969 décriminalisant l’homosexualité.

Partir pour mieux revenir

En 1970, Laurent McCutcheon s’exile en France une année durant. Ce n’est qu’à son retour qu’il trouve le courage d’affirmer son homosexualité. Par la suite, tout a déboulé : « En 1972, j’ai rencontré mon premier copain, avec qui je suis toujours aujourd’hui, et nous avons pris la décision de vivre sans nous cacher », explique-t-il. Après quoi, il participe aux premières marches dans les rues de Montréal pour les droits des homosexuels, affrontant l’hostilité et la répression. McCutcheon témoigne de ces années mouvementées : « Quand on s’affirme, on gagne le respect ».

Si l’homme se fait plutôt discret sur l’homophobie qu’il a vécue personnellement, il en évoque tout de même le souvenir lorsqu’il décrit le climat qui régnait alors au sein de la société québécoise. « À l’époque, l’homophobie était profonde et sociale. Cette forme d’homophobie, oui, j’en ai souffert, et c’est entre autres ce qui m’a incité à faire du bénévolat. Je voulais changer la situation ».

[DDET Lire la suite…]

Plus de 30 ans d’engagement dévoué

En 1982, il occupe depuis dix ans un poste de cadre au sein de la fonction publique québécoise, mais cet emploi exige de lui un dépassement continuel et il veut changer d’air : « Je travaillais très fort et j’ai eu besoin de sortir un peu de ce milieu », lance-t-il, révélant au passage qu’il n’était pas toujours aisé d’y vivre ouvertement son homosexualité. En six mois, McCutcheon qui avait d’abord débuté comme écoutant bénévole au sein de Gai Écoute, en devient le président. « C’était un petit groupe sans grande structure et quelqu’un devait prendre la direction, on m’a alors désigné », raconte-t-il plutôt amusé.

Sous la présidence de Laurent McCutcheon, l’organisme passe de quelques soirées d’écoute par semaine à des services offerts tous les soirs. Aussi, en 1996, avec l’aide financière du ministère de la Santé et des Services sociaux, Gai Écoute — jusque-là réservé aux citoyens de la grande région de Montréal — s’élargit à tout le Québec. En 2000, désireux de faire encore plus pour la communauté, Laurent McCutcheon poursuit son engagement en mettant sur pied la Fondation Émergence. L’objectif consiste à lutter contre les préjugés et l’homophobie, pour favoriser plutôt l’égalité sociale des homosexuels, et non seulement l’égalité juridique, en faveur de laquelle McCutcheon milite depuis déjà longtemps.

S’en suit en 2003 la création de la Journée internationale contre l’homophobie. D’abord tenue à l’échelle du Québec, puis du Canada, l’événement finit par trouver un écho outremer. Aujourd’hui, les affiches des campagnes annuelles sont même traduites en 17 langues ! « Quand nous avons lancé la Journée internationale contre l’homophobie, le mot homophobie n’était même pas dans le dictionnaire », souligne Laurent McCutcheon, qui rappelle au passage que l’initiative de la Fondation Émergence était alors une première mondiale.

Interrogé au sujet de la condition actuelle des droits des GLBT au Québec, Laurent McCutcheon affirme que la province est l’endroit le plus favorable au monde au chapitre de l’égalité juridique et sociale. « En 30 ans, il s’est produit une véritable révolution au Québec. Les homosexuels sont passés du statut de criminels à celui de mariés », s’exclame l’ex-président du Conseil de la justice administrative. « Mais il existe toujours des grappes d’homophobie, entre autres dans les milieux du sport et de l’éducation », prévient-il aussitôt.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement québécois sait reconnaître le travail de Laurent McCutcheon. Le 18 mars dernier, le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier, lui a décerné le Prix de la justice 2010 pour l’ensemble de son œuvre.

Une retraite bien méritée

Si Laurent McCutcheon est officiellement retraité depuis plusieurs années, il est toutefois absorbé à temps plein par ses activités bénévoles. Il reste bien occupé par des dossiers comme l’élaboration du Registre des actes homophobes ou la conversion de Gai Écoute en un service offert 24 heures. Toutefois, sa véritable priorité c’est « de préparer la relève » pour les luttes de demain qu’il faudra livrer, selon lui, autour de thèmes comme l’homoparentalité ou encore la transsexualité.

Ensuite, Laurent McCutcheon sera prêt à se retirer pour de bon. Quoique, caressant des projets personnels d’écriture, il souhaite pouvoir prendre le temps de témoigner de ces « 30 années de révolution pour les droits des gais » dont il a été témoin. Son conjoint nouvellement retraité, il prévoit aussi profiter des étés qui passent à voguer tranquillement sur le lac des Deux Montagnes et laisser à la nouvelle génération le soin de poursuivre son œuvre. Tout cela avec un certain émoi.

Crédits photo: César Ochoa.
[/DDET]