Site d’injection supervisée à Montréal: le projet avance

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Seringues

Pour la santé publique comme pour les groupes communautaires luttant pour la réduction des méfaits, le constat est clair : la distribution de matériel stérile d’injection ne suffit pas à lutter contre les épidémies d’infections de VIH/Sida et d’hépatites qui sévissent au Québec. À défaut d’un meilleur endroit, le quart des bénéficiaires des sites de distribution de seringues, comme Cactus à Montréal, finit par s’injecter dans des lieux publics.

« Nous pratiquons dans un certain tabou, soutient Jean-François Mary, responsable de l’organisation communautaire et des communications chez Cactus. Distribuer du matériel stérile est considéré correct, mais on nie ce à quoi il va servir : l’injection de drogue ». L’aménagement d’un site d’injection supervisée (SIS), où les utilisateurs de drogues injectables (UDI) peuvent se piquer avec du matériel stérile, supervisés par un personnel infirmier et sans craindre d’être appréhendés par la police, « permettrait de pousser plus loin nos interventions », soutient Jean-François Mary.

L’objectif consiste à prévenir plus de morts par surdose, éviter plus d’infections, réduire le stress de la consommation dans les espaces publics et les nuisances qui en résultent.

Un SIS « s’intégrerait très facilement à la gamme de services de Cactus », affirme le responsable. Bien que l’organisme en parle depuis 2001, l’ouverture d’un site dans ses locaux se concrétise avec l’élaboration de son projet pilote. « Nous avons reçu l’appui de nos experts en santé publique par le biais du rapport de l’Institut national de santé publique du Québec, de la Direction de la santé publique de Montréal et de presque tous les groupes communautaires », signale Jean-François Mary.

Épidémies à enrayer

L’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal planche d’ailleurs sur une étude de faisabilité d’un SIS dans la métropole.

À Montréal, 19% des UDI sont porteurs du VIH/Sida (11% à Québec), et 68% ont contracté l’hépatite C (VHC) (64% pour la capitale). La majorité des nouveaux cas d’hépatite C surviennent chez les utilisateurs de drogues injectables. Le VHC est détecté chez 50% à 60% des personnes infectées par le VIH.

Robert Rousseau, directeur général de RÉZO à Montréal, rappelle que la communauté gaie est fortement touchée par le VIH/Sida. En outre, « le nombre de cas d’hépatite C semble être à la hausse chez les hommes gais et bisexuels notamment chez ceux qui font usage de drogues par injection ». « Un SIS permettrait de réunir certaines des conditions qui pourraient contribuer à réduire les risques d’infection associés à l’injection de drogues », soutient-il.

Pour Mario Gagnon, directeur général de l’organisme Point de repères à Québec, « il est de notre responsabilité en tant que groupe communautaire de première ligne de rendre ce service essentiel accessible à nos usagers et il est de la responsabilité du ministère de la Santé et des Services sociaux de permettre leur mise en place tel que stipulé dans le Plan national de la santé publique du Québec ».

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Opposition politique

« La seule opposition à notre projet est de nature politique, affirme pour sa part Jean-François Mary. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc, reste campé dans ses positions malgré l’avis de ses experts, des Directions de la santé publique de Montréal et de Québec ainsi que de celui des différents groupes de par le monde qui mettent en place des sites d’injection supervisés depuis les années 80. » Le responsable rappelle aussi que « les SIS ne contreviennent ni aux accords internationaux en matière de santé ni au cadre légal du Canada ».

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, l’implantation d’un SIS à Montréal ou à Québec « ne fait pas partie des mesures que l’on désire subventionner », signale Karine Rivard, l’attachée de presse du ministre. Néanmoins, « cela n’empêche pas les organismes de mettre en place de tels sites s’ils le veulent ».

L’attachée soutient que le choix de ne pas subventionner les SIS « peut être appelée à changer ». Yves Bolduc a signalé préférer attendre l’issue du litige en Cour suprême du Canada du seul SIS canadien, Insite à Vancouver, avant de se prononcer sur le sujet. Rappelons que le ministère a retenu pendant un an un rapport de la santé publique qui recommande l’ouverture de SIS. L’étude a été placée sous embargo, pour être finalement publiée en mai 2010.

Initiative à développer à Montréal

Selon le président de l’Association des résidants et des résidantes des Faubourgs de Montréal, Rolland Vallée, l’implantation d’un SIS sur son territoire est « une bonne chose pour les résidents et les UDI ».

« Ce n’est pas intéressant pour les premiers de voir des UDI s’injecter dans les parcs ou de trouver des seringues sous leurs balcons. Permettre aux UDI de pouvoir s’injecter dans un local où il y a des mesures de sécurité et des professionnels de la santé réduirait certains irritants », plaide-t-il en précisant qu’« il ne s’agit pas d’ouvrir un nouvel organisme, mais de bonifier l’offre de service de Cactus », sans quoi il serait « monté aux barricades ».

Rolland Vallée fustige la tendance à concentrer tous les points de services d’aide communautaire dans Ville-Marie. L’ouverture d’un site d’injection supervisée est selon lui « un premier pas vers une multiplication de l’offre de service dans d’autres quartiers ».

Une vision partagée par Jean-François Mary: « Nous devons nous adapter à la dynamique locale et ouvrir plusieurs petits centres de ressources pour mailler les lieux où est déjà offert du matériel d’injection ». Contrairement à Vancouver, les UDI montréalais ne sont pas concentrés dans un même quartier. Cactus souhaite ouvrir de trois à quatre SIS dans Ville-Marie, Hochelaga-Maisonneuve et sur le Plateau Mont-Royal.

Manque d’information

Certains préfèrent toutefois connaître les détails du projet pilote avant de se prononcer. Le porte-parole de l’arrondissement de Ville-Marie, Jacques-Alain Lavallée, soutient ainsi qu’il est prématuré de faire tout commentaire. De con côté, Jérôme Vaillancourt, directeur général de la Corporation de développement urbain Faubourg Saint-Laurent (elle regroupe les commerçants, entreprises et institutions du quadrilatère Viger, De Bleury, Amherst et Sherbrooke) attend la rencontre d’information prévue avec Cactus ce printemps pour se décider. Pour lui, « c’est souvent lorsqu’il y a un manque d’information que les craintes se manifestent ».

Crédits photo: alpha du centaure.
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