La prostitution masculine: rappeler la réalité et sortir des préjugés

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William, 27 ans, se prostitue depuis six ans dans les Faubourgs de Montréal. Originaire de la Côte-Nord, le jeune homme sympathique, quoiqu’impatient d’aller acheter sa dose d’héroïne, assume pleinement ce qu’il fait et assure choisir sa clientèle, constituée exclusivement d’hommes.

Son cas n’est pas une exception. Selon les travaux de John Lowman et Frances Shaver, respectivement professeur au département de criminologie de l’Université Simon Fraser à Vancouver et professeure au département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia à Montréal, il y aurait environ cinq femmes prostituées sur la rue pour un homme, travesti ou transgenre. Les données concernant la participation des travailleurs du sexe à la prostitution hors rue demeurent, elles, très limitées.

Une double stigmatisation

William rend parfois visite aux intervenants de l’organisme communautaire RÉZO, dans leurs bureaux situés sur la rue Plessis et Amherst, dans les Faubourgs de Montréal. RÉZO est le seul dans son genre au Québec à offrir des services visant la santé et le mieux-être sexuel, mental, physique et social des hommes gais, bisexuels ou ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.

Tout un pan de leurs activités s’articule autour des travailleurs du sexe. «Notre organisme intervient surtout auprès des gars de la rue, ceux qui sont en bout de ligne de la prostitution, signale Robert Rousseau, directeur général de RÉZO. Ces jeunes, dont la moyenne d’âge est de 28 ans, doivent souvent composer avec l’itinérance, la toxicomanie, la répression policière ou avec des problèmes de santé mentale».

Le contexte dans lequel ces jeunes hommes évoluent les confronte à la fois aux stigmates associés à la prostitution et à ceux reliés à l’homosexualité. «Les préjugés dont sont victimes les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes les poussent dans la clandestinité. Ça contribue à leur vulnérabilité», explique Robert Rousseau.

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La pression de l’hétérosexisme

«Avant, on croyait avoir une majorité d’hétérosexuels parmi nos travailleurs du sexe. Maintenant, on relativise les choses, explique de son côté Jean-Bruno Caron, intervenant de rue spécialisé auprès des travailleurs du sexe chez RÉZO. La plupart d’entre eux se situent sur un continuum passant d’ouvertement gai à hétérosexuel. En groupe, beaucoup se définissent comme hétéro. Ils se vantent d’ailleurs beaucoup lorsqu’ils ont une Sugar Mommy parmi leur clientèle. Or, en privé, les réponses sur l’orientation sexuelle sont plus nuancées. Certains se questionnent, d’autres se définissent comme bisexuels, etc.».

L’intervenant ajoute que certains jeunes hommes utilisent la prostitution pour découvrir leur sexualité et faire leur coming out. William s’est lui découvert bisexuel tôt dans sa vie : «J’ai toujours été porté sur le sexe. Je jouais au docteur avec des garçons et des filles vers 6-7 ans». Il affirme «très bien» vivre son orientation sexuelle depuis une dizaine d’années, avant ses débuts dans la prostitution.

Le jeune homme a fait son entrée dans le monde du sexe pour une raison bien précise: pouvoir assurer sa surconsommation de cocaïne, drogue à laquelle il est devenu accro au début de la vingtaine. «J’étais dans la rue. Je consommais de la coke par injection. Je voyais les autres gars faire de l’argent avec la prostitution. J’ai toujours été à l’aise avec mon corps et ouvert aux nouvelles expériences. J’ai décidé de le faire moi aussi», explique-t-il.

Différentes raisons, différents profils

Néanmoins, les hommes qui décident de vendre des services sexuels ne le font pas tous pour les mêmes motifs. «Il est difficile de parler de LA prostitution, car il en existe plusieurs types», estime Michel Dorais, sociologue et professeur titulaire à l’École de service social de l’Université Laval, à Québec.

Selon lui, il existe plusieurs façons d’y faire ses débuts, de l’envisager ou de la pratiquer. Dans son livre Travailleurs du sexe, paru en 2003 chez VLB Éditeur, le chercheur présentait les résultats de ses recherches effectuées auprès de 40 jeunes hommes exerçant la prostitution de rue, la danse nue, le métier d’escorte ou une combinaison de plusieurs travails du sexe.

Il divise les motivations et scénarios de vie qui poussent les jeunes hommes à la prostitution en quatre profils.

Le «garçon de la dérive» est en général un jeune toxicomane ayant vécu une enfance malheureuse. Il exerce ce métier dans lequel il est prêt à faire n’importe quoi ou presque pour subvenir à ses besoins pressants de drogue.

Ce profil cadre avec celui de William. «J’ai eu un père violent et alcoolique. Ma mère m’a eu jeune», souligne-t-il. Vers l’âge de 13 ans, le garçon entre dans un centre d’accueil de Québec en raison de ses troubles de comportement. À l’occasion d’une fugue, il se fait séquestrer et abuser pendant trois jours par un pédophile. Il arrête l’école, mais finira son secondaire en prison quelques années plus tard.

Cette réalité est aussi celle de la majorité des jeunes travailleurs du sexe accueillis chez RÉZO. Selon Jean-Bruno Caron, « la majorité de ceux qui viennent chez nous font le choix de la prostitution par dépit afin de ne pas s’en remettre à des vols ou une criminalité plus “dure”. C’est une sorte de moindre mal. […] S’ils pouvaient avoir accès à une autre façon de faire autant d’argent, la majorité ne ferait pas de prostitution ».

Pour sa part, William s’est mis à quêter dans la rue afin de moins devoir se prostituer. «Je suis tanné de ce mode de vie, de courir après les clients», avoue-t-il, tout en soulignant faire du coup beaucoup moins d’argent.

D’après Michel Dorais, «la prostitution de rue est l’aspect le plus visible de la prostitution masculine. Or, elle ne représente pas forcément tout le monde. […] Lorsque j’ai commencé mes recherches, il y a 35 ans, le gros de la prostitution se faisait sur la rue. Maintenant, avec Internet, les escortes indépendantes et ceux qui le font à temps partiel, le portrait est bien différent ». Une position que partage Jean-Bruno Caron : «les gars de la rue constituent une petite partie des travailleurs du sexe».

À l’opposé du garçon de la dérive, le «garçon de la libération» est un jeune homosexuel, âgé en moyenne de 20 ans, qui danse nu ou se prostitue en éprouvant un sentiment de libération personnelle. «Cet homme décide de joindre l’utile à l’agréable. […] Les raisons qui le motivent sont la plupart du temps le plaisir, l’argent et l’aventure», explique Michel Dorais.

La majorité d’entre eux n’ont pas vécu de problèmes particuliers durant leur enfance et possèdent une scolarité supérieure à celle de leurs confrères. Le garçon de la libération entretient une bonne estime de lui-même et adopte une vision assez positive de ses activités, voire de ses clients.

De son côté, le «garçon de l’appartenance» a évolué dans le milieu de la prostitution, ou à sa périphérie, au point où le fait de s’y engager semble une «issue naturelle». Souvent, un ou plusieurs membres de sa famille pratiquent le travail du sexe. Faute généralement de mieux, le jeune a fait du milieu de la prostitution sa famille.

Le travail du sexe ne lui apparaît pas comme un pis-aller. Au contraire, cela va de soi et il peut même s’agir d’un moyen honorable de gagner sa vie, en dépit des aléas que comporte cette occupation. Presque tous les garçons de l’appartenance font ou on fait de la prostitution de rue.

Arrive finalement le «garçon de l’appoint», qui pratique la prostitution clandestinement afin d’arrondir ses fins de mois à l’insu de sa femme. Plus âgé et scolarisé, cet homme travaille plutôt comme danseur nu lorsqu’il est hétérosexuel (la majorité se définit comme telle) ou comme escorte lorsqu’il est gai. Il exerce un contrôle certain sur son métier et sur ses conditions en raison de sa faible consommation de drogue et la dissociation faite entre sa prostitution et le reste de sa vie.

Une pratique plus autonome

À ces motivations propres travail du sexe masculin s’ajoute une dynamique prostitué-client particulière. Selon John Lowman, professeur en criminologie spécialisé dans les questions relatives à la prostitution, «les hommes ont beaucoup moins tendance à être soutenus par des proxénètes».

Une position qu’endosse le sociologue Michel Dorais : «Les gars le font d’une manière plus autonome. Je n’ai pas non plus rencontré un seul garçon qui se prostituait par amour de son chum, contrairement aux jeunes femmes victimes de la prostitution juvénile. Il n’y a pas de gang de rue qui force des jeunes hommes à se prostituer. De plus, les gars envisagent rarement de faire ça la vie durant.»

Cependant, cela ne signifie pas que personne ne fait jamais d’argent sur son dos. Pour le sociologue, «les véritables proxénètes des travailleurs du sexe, ce sont les vendeurs de drogue». William est du reste conscient de cette situation: «Je n’ai jamais eu de pimp. Je peux sortir de la prostitution quand je veux. Ce qui m’emprisonne, c’est ma consommation».

Des relations moins violentes

John Lowman affirme par ailleurs que les travailleurs du sexe «sont probablement moins victimes de violence de la part de clients ou de supposés clients». Plusieurs études citées dans le Rapport du Comité permanent de la justice et des droits de la personne sur les lois pénales en matière de prostitution au Canada, abondent dans le même sens. On peut y lire que «comparativement aux femmes, les études suggèrent que les hommes subissent moins de violences physiques de la part de leurs clients. Ils seraient toutefois plus susceptibles d’être victimes d’actes de violence de la part des membres du grand public, en particulier les travestis et les transgenres en raison de leur double marginalisation».

À la lumière de ces données, le rapport prostitué-client serait moins prédateur que certains voudraient le croire. Jean-Bruno Caron de RÉZO affirme que les relations entre les travailleurs du sexe et leurs clients ne sont pas uniquement celles «d’un dominant et d’un dominé. La réalité est beaucoup plus nuancée: il se développe parfois des relations de respect et d’amitié. Le travail du sexe n’implique pas uniquement un savoir-faire, mais aussi un savoir être.

«Souvent, le client est déjà très excité et le rapport sexuel ne dure pas très longtemps. C’est dans la discussion que l’échange se poursuit. Parfois, les services des travailleurs du sexe ne sont demandés que pour des échanges où il n’y a aucune dimension sexuelle», ajoute Jean-Bruno Caron.

Michel Dorais, pour sa part, souligne la plus grande fréquence de relations d’amitiés ou de type Sugar Daddy dans la prostitution masculine. «La dynamique tend plus au donnant-donnant. […] C’est plus rare de voir des filles prostituées être hébergées chez un client ou lui emprunter de l’argent», affirme-t-il.

Jean-Bruno Caron tient pour autant à souligner que « la société patriarcale dans laquelle nous vivons fait en sorte qu’il est difficile pour un travailleur du sexe d’avouer son besoin de protection et de parfois endosser le rôle de victime. La dynamique du monde machiste est à son paroxysme dans la rue : c’est la loi de la jungle. Même si les gars se méfient moins des clients, cela ne les empêche pas d’être violés ou battus».
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