The Dragonfly of Chicoutimi: Claude Poissant et les identités multiples

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dragonfly of Chicoutimi

Gaston Talbot prend la parole. Les mots qui sortent de sa bouche sont en anglais, mais la structure de ses phrases, de sa grammaire et de son discours est française. Après une longue période d’aphasie, l’homme cherche à comprendre comment il en est arrivé là, emprisonné dans une langue qu’il ne parle pas. Il raconte au public le fil des événements. Il entre en lui-même pour évoquer son enfance, sa mère, sa sexualité ambiguë, et son amour pour un jeune garçon aux origines anglophones.
Le regard lucide de Claude Poissant s’attaque à une nouvelle création du texte de Larry Tremblay mis en scène pour la première fois en 1995. À l’époque, Jean-Louis Millette assurait à lui seul le monologue de l’auteur. Pour le théâtre Pàp, The Dragonfly of Chicoutimi devient un texte où cinq acteurs incarnent différents aspects de la personnalité de Gaston Talbot.

«Quel texte !»

L’aventure s’est amorcée tout à fait par hasard alors que les deux directeurs artistiques de la compagnie, Claude Poissant et Patrice Dubois, ont redécouvert le texte individuellement, dans le même mois, sans même se consulter. Pour les collaborateurs, c’est une révélation: le texte doit être réentendu.
«On ne fait pourtant pas de répertoire ici au Pàp, mais en relisant “The Dragonfly” on s’est dit “quel texte !“ Nous avons tendance à faire des exceptions, avec des pièces qui ne sont pas de créations de temps à autre, pour des œuvres qui semblent avoir une parole éminemment actuelle. Pour nous, cette pièce a pris un autre sens» depuis sa première « version», il y a 16 ans, explique Claude Poissant.
Le metteur en scène indique ainsi qu’«à l’époque les deux solitudes étaient l’Anglais et le Français, l’incompréhension dans ce pays bilingue, ce pays aux personnalités multiples. Avec les années 2000, on est dans le même discours mais ailleurs. Aujourd’hui, c’est plutôt la langue française avec le reste du monde».

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Cinq, le nombre idéal

Claude Poissant voit avec cette pièce l’occasion de poursuivre son exploration des textes chorale, des mouvements scéniques chorégraphiés, précis, de la musicalité des mots. «Le nombre d’acteurs s’est imposé de lui-même. Avec cinq acteurs, tu as beaucoup de monde sur scène, mais jamais trop et jamais trop peu. Cette démarche m’a aussi permis de travailler de cinq façons différentes pour aborder et percevoir la langue anglaise».
L’artiste de 55 ans rend un hommage vibrant à ses comédiens : «J’ai formé un quintette d’acteurs merveilleux qui avaient envie de prendre le temps d’explorer cette histoire. Au fil des répétitions, on a fini par enfermer les entités dans des boîtes. Il leur fallait donc trouver un moyen de communiquer ensemble sans jamais se voir. C’est à force de volonté que Gaston Talbot numéro 1, 2, 3, 4 et 5 arrivent à s’entendre, s’écouter, s’accepter dans leurs différences.»
Qu’en est-il de l’aspect politique incontournable de la pièce de Larry Tremblay? Cette question de la langue peut sembler revêtir la forme pamphlétaire d’une crise d’identité collective. Pour Poissant, elle prend plutôt l’allure d’une remise en question sur l’identité individuelle. La politique n’est pas évacuée du discours. La métaphore existe, elle est là, mais n’est plus le cœur de la création.

Le doute, toujours là

A l’heure de montrer au public sa troisième adaptation d’un texte de Tremblay, le doute est toujours présent chez Claude Poissant: «Quand tu acceptes un projet, tu acceptes l’incertitude. Quand on met en scène une création, comme dans le cas de Tom à la ferme [la dernière pièce de Michel Marc Bouchard dont il a assuré la mise en scène], il faut comprendre la parole de l’auteur, pour transcender le texte, le faire vivre dans la réalité. Ça demande beaucoup d’audace et de confiance. Toute une équipe compte sur moi, mais ça demande aussi beaucoup d’humilité. On doit être prêt à sacrifier nos idées, nos concepts si nous n’arrivons pas à bien les incarner.»
Mais de cette situation, l’ancien acteur de la série Rumeurs sait également en tirer des avantages: «Cette part d’incertitude, bien qu’elle soit angoissante, est aussi un moteur. J’ai besoin d’être déstabilisé. Je suis toujours insatisfait, je dois donc me commettre dans des niveaux de difficulté toujours plus élevés.»
Cet automne, Martin Faucher écrivait une lettre ouverte publiée dans les médias dénonçant le conformisme et la quête de profit grandissants au sein du milieu théâtral. Il soulignait au passage les noms d’artiste refusant, selon lui, ce genre de compromis créatif. De ceux-là, on trouvait celui de Claude Poissant.
«On doit sortir de notre confort. L’investissement du privé, la convergence, toutes ces choses ne devraient jamais être à la tête de la pensée du créateur. On a besoin de producteurs, c’est certain, mais avant tout, faites confiance aux artistes que vous engagez», répond le principal intéressé.
Pour Claude Poissant, inutile d’avoir peur de la réaction du public et ou des soucis d’ordre financier qui peuvent se poser. Il faut oser car «l’auditoire, en général, suit. Il aime être déstabilisé. Certes, il est possible que ça choque. Lors de la tournée d’Abraham Lincoln va au théâtre, il y a bien deux ou trois villes qui ont mal réagi au spectacle. Mais deux ou trois villes sur une quarantaine, ce n’est certainement pas suffisant pour nous convaincre que nous sommes allés trop loin!»
The Dragonfly of Chicoutimi
Mise en scène : Claude Poissant
Avec Dany Boudreault, Patrice Dubois, Daniel Parent, Étienne Pilon et Mani Soleymanlou
À l’Espace Go
Du 22 février au 19 mars 2011
Renseignements sur http://www.theatrepap.com/

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