Vers les 30 ans de RG: Ross Higgins, mémoire vive

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Ross Higgins

Arrivé en 1975 à Montréal, Ross Higgins est alors en quête d’un peu d’exotisme. Originaire de Fonthill, un petit village de l’Ontario, il avait d’abord brigué la grande ville de la province en s’installant à Toronto dès 1966. Neuf ans plus tard, il quitte ce point de chute, où le développement de la communauté avait commencé à s’agglutiner autour d’organismes communautaires, pour la métropole québécoise qui semblait alors beaucoup plus frivole. «À Montréal, il y avait les bars… En 1975, il y en avait même une quarantaine», explique l’homme qui avoue d’emblée s’être exilé au Québec «pour les hommes».
Malgré cette abondance, «l’accès aux lieux gais était difficile», précise Ross Higgins qui avait réussi à obtenir quelques tuyaux grâce à un ami torontois. Les établissements étaient plus ou moins dispersés entre l’est et l’ouest, et la communauté avait peine à se retrouver faute de moyens de communication objectifs à l’égard des homosexuels. Ce n’est qu’après les arrestations au sauna Neptune en juin 1976 que la mobilisation a commencé à s’organiser. L’intérêt du chercheur s’est alors accru pour le phénomène de communauté.

Les bars, lieux de résistance

Couronnant des années de recherche sur les origines de la communauté gaie, Ross Higgins a fini par réaliser sa thèse de doctorat sur le développement du sentiment d’appartenance des hommes gais à une communauté. Les travaux du chercheur constituent d’ailleurs un apport unique à la communauté, même si ce dernier se fait plutôt modeste.
Afin de contrecarrer l’image systématiquement négative des journaux jaunes de l’époque au sujet des homosexuels, qui relataient souvent les versions officielles de juges ou de policiers, Ross Higgins a interviewé 30 hommes qui lui ont confié comment ils avaient vécu leur homosexualité avant 1970.
De ces entrevues est ressortie l’importance des lieux publics et des bars gais comme terreau fertile à la naissance d’une solidarité communautaire, permettant à la communauté gaie de trouver la confiance nécessaire afin de forger un discours de résistance autour de la répression que ses membres subissaient. «À moins d’avoir des amis ou de la famille qui connaissaient le réseau, on était seul au monde. Et c’est dans les bars qu’on pouvait rejoindre le réseau et ensuite pouvait se développer ce type discours au contact des autres», se souvient Ross Higgins.

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Les Archives gaies, l’importance de la mémoire collective

En 1983, ce dernier a cofondé, avec Jacques Prince, les Archives gaies du Québec dans l’objectif de démontrer l’intérêt de la mémoire en réunissant les éléments et les documents qui retracent «l’histoire remarquable de la communauté gaie». Presque 30 ans plus tard, les Archives gaies constituent une ressource importante qui répond à diverses demandes de la part de chercheurs, de cinéastes, de journalistes et d’étudiants.
Pour Ross Higgins, se rappeler l’histoire de la communauté gaie signifie plus que de ressasser de vieux souvenirs. «L’évolution de la communauté a changé la face de la société. Perdre la mémoire de la répression extrêmement forte que nous avons vécu pendant les années 1970 serait terrible. On a tendance à être trop confiants, à imaginer que les batailles seront toujours gagnées, à penser que ce qu’on a acquis, on ne pourra jamais le perdre», explique-t-il, faisant référence aux avancements importants que le militantisme des années 1970 à pu générer.
Si au fil des années, l’incidence des mouvements gais a réussit à faire avancer les droits des homosexuels dans le pays, Ross Higgins remet toutefois en question la solidarité actuelle. «Je ne sais pas si on a une communauté aujourd’hui. Dans les années 1970, la solidarité était nécessairement politique puisqu’on vivait des agressions. La police de Montréal était, sans le savoir, le meilleur recruteur de militants», ironise-t-il.

L’absence de présence communautaire dans le Village

Ayant l’impression d’avoir déjà tout gagné, la communauté serait-elle devenue insouciante face aux enjeux sociaux et politiques liés à la cause gaie? Difficile de trancher, mais pour Ross Higgins, certains signes ne trompent pas. «Il n’y a pas de présence communautaire dans le Village ! Le centre communautaire des gais et lesbiennes de la fondation Mario-Racine, on n’y croit plus», renchérit-il.
Ainsi, pour lui, le Village d’aujourd’hui ne fait pas exception à la tendance générale qui s’accroît dans la société, celle de la consommation toute simple et plutôt futile. «Le Village, c’est essentiellement des commerces. Cela force une division entre les gens qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas et ne peuvent donc pas participer», avance le chercheur, soulignant tout de même que la piétonisation de la rue Sainte-Catherine durant l’été atténue cet effet.
Ross Higgins rappelle toutefois que même si le Village semble parfois être devenu un lieu où le militantisme et l’action communautaire n’ont pas leur place, il ne représente pas la totalité de la communauté gaie. «Les gens ont tendance à confondre la communauté avec le Village alors que la communauté n’est pas nécessairement territoriale. Mais le Village est tellement naturel, comme s’il avait toujours existé. Pourtant, c’est le fruit de notre travail», conclue ce militant de longue date.

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