Denis-Martin Chabot : « La communauté néglige certains problèmes »

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Denis Martin Chabot

Être. Votre roman frappe notamment par sa noirceur et une vision sombre de la communauté LGBT. La vie est-elle si dure aujourd’hui pour un gai ou une lesbienne à Montréal ?
Denis-Martin Chabot. Mon livre n’est pas si noir que cela: je raconte notamment une histoire d’amour entre un paraplégique et un acteur. On a connu moins optimiste (sourire). Effectivement, mes personnages sont confrontés à de graves problème mais ceux-ci ne concernent pas spécifiquement la communauté gaie.
Contrairement à d’autres, je ne crois pas à l’existence d’une littérature LGBT. Mon roman est donc contemporain avec des problèmes auxquels nous pouvons tous être confrontés. Et s’ils frappent ici des personnes gaies et lesbiennes, c’est uniquement car j’ai souhaité mettre en lumière certains dangers qui semblent négligés par les LGBT aujourd’hui.
Être. Quels sont ces dangers ?
D-M.C. Pour beaucoup, puisqu’on peut défiler dans la rue, se marier et adopter, tout va bien. Eh bien non. En fait, il y a encore pas mal de chemin à faire. L’homophobie est toujours systémique dans la société québécoise actuelle. Mes quatre romans parlent beaucoup de cela. Regardez ce qui se passe en Californie: un simple référendum a permis de supprimer le droit au mariage gai et d’inscrire la discrimination dans la constitution. Si cela arrive aux États-Unis, pourquoi serions-nous à l’abri ?
Lorsque l’on voit les récentes critiques homophobes contre la fierté gaie de Montréal, il est clair qu’il faut s’inquiéter, être en permanence sur le qui-vive. D’autant plus avec le conservatisme de certaines forces politiques. Le meurtre homophobe que je raconte dans mon livre est loin d’être impensable, aujourd’hui, à Montréal. Et la communauté  doit prendre conscience de cela.
Être. Suite à cette aggression qui cause la mort d’un jeune gai, vous décrivez des institutions – gouvernement, justice, police – complètement dépassées et inefficaces pour combattre l’homophie. Vouliez-vous dénoncer ici le laxisme, voire la complicité, de ceux censés défendre la communauté LGBT ?
D-M.C. Non, je n’ai pas voulu faire passer de message politique. Ce que j’ai voulu montrer en réalité, ce sont les conséquences à moyen terme que peut avoir une moins grande vigilance chez les gais. Ils ont une responsabilité très importante. S’ils ne sont pas attentifs, les autres ne le seront pas non plus. Comment demander à la police ou au gouvernement de promouvoir une vraie égalité si les LGBT ne le font pas ? Les combats à mener sont là sous nous yeux. Il ne faut pas détourner le regard.
Être. Les mêmes raisons vous poussent à imaginer, dans le livre, une fierté gaie à Montréal sans aucune revendication alors que, quelques semaines plus tôt, ce jeune a été battu à mort. La critique est assez violente…
D-M.C. Oui, j’ai volontairement forcé le trait. L’idée de cette fierté gaie apolitique et vide de sens vient de ce que j’ai pu voir à San Francisco, quelques années auparavant. Le contexte y était sombre: un crime homophobe horrible, celui de Matthew Shepard, avait été commis plusieurs mois auparavant aux États-Unis. Malgré cela, la fierté n’y faisait presque pas allusion.
Je ne sais pas si une chose similaire pourrait avoir lieu au Québec. Il faut néanmoins regarder les choses en face: depuis un moment, les grandes marques ont pris le dessus sur les revendications. Stonewall semble être loin. Je ne veux pas critiquer tout ce que font les organisateurs de la fierté Montréal. Ils travaillent beaucoup. Mais je me souviens, par exemple, être demeuré dubitatif quant au choix du cirque comme thème pour le défilé, en 2008. En montrant ce genre de défilé à Montréal, où seule la fête comptait, je voulais choquer les gens… et je ne suis pas sûr d’y être arrivé car peu de personnes m’ont fait de commentaires à ce sujet.
Être. A travers la fierté telle que vous la racontez, vous critiquez également la mise en avant de physiques parfaits et jeunes… L’agisme et le culte du corps sont-ils toujours autant présents dans la communauté ?
D-M.C. Oui, définitivement. J’aime d’ailleurs beaucoup l’expression « Bodyfascisme » (fascisme du corps) que j’ai entendue récemment, lors d’un voyage en Europe. Elle reflète parfaitement la réalité. Peut-être que le fait d’avoir 50 ans l’année prochaine me fait être encore plus attentif à tout cela (rires). J’ai réellement peur de vieillir, d’être un «has been», de n’être plus bon à rien. Donc cette critique me permet aussi d’exorciser certaines craintes personnelles. Cependant, même plus jeune, je n’ai jamais eu l’obsession d’avoir un corps soi-disant parfait. Les féministes se sont battues contre ces problèmes depuis des décennies. La communauté gaie devrait s’en inspirer. Si on continue ainsi, on peut penser que les cas d’anorexie, par exemple, devraient se multiplier chez la jeune generation LGBT.
Être. Est-ce également pour mettre en garde les jeunes que vous parlez autant du sida dans votre roman ?
D-M.C. C’est l’une des raisons, bien sûr. J’ai vu beaucoup d’amis mourir à cause de l’épidémie. Un éditeur en France m’a  dit un jour « Les gens ne veulent plus rien lire sur le sida ». Soit, mais je le fais quand même ! Taire les choses serait tout simplement irresponsable. Il faut dire à ces jeunes que si les trithérapies ont permis des améliorations formidables, leurs effets secondaires sont parfois insupportables. De plus, ces traitements coûtent extrêmement cher. Parler de cette réalité, c’est montrer que le sida reste un problème majeur dans la communauté. On sait qu’un très grand nombre de séropositifs au Québec sont des hommes ayant des relations avec d’autres hommes.
Je veux aussi dénoncer la sérophobie. Je connais tellement de personnes séropositives qui en sont victimes. Il existe un immense placard où sont obligés de s’enfermer ces hommes, ne serait-ce que pour éviter des problèmes dans leur vie professionnelle.
Être. Votre roman se termine de manière radicale et violente. Était-ce pour vous empêcher d’écrire un cinquième tome ?
D-M.C. (Rires) Oui mais finalement il reste encore des possibilités de continuer l’aventure. Après tout,  il ne devait pas y avoir de quatrième roman au depart. Mais je veux vraiment passer à autre chose. Ces personnages m’ont hanté pendant 10 ans. C’est suffisant. Mon prochain roman aura pour thème l’inceste, traité de manière humoristique.  Toujours avec des personnages gais. Le suivant en revanche n’aura aucun lien avec la communauté LGBT. Ce sera une première pour moi !
Crédits photo : César Ochoa