L’affaire Jutra : l’hypocrisie

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Il aura suffi de quelques pages dans une biographie pour que de héros le cinéaste Claude Jutra, pionnier du cinéma québécois, passe à zéro et soit pendu sur la place publique en quelques jours. S’il avait été vivant, il aurait eu droit à la présomption d’innocence, mais mort depuis 30 ans, les témoignages de deux victimes ont suffi. Exit les hommages, exit les prix Jutra du cinéma.
Je n’ai personnellement aucune sympathie pour la pédophilie. Les pédophiles sont à mes yeux des êtres souffrants qui en font souffrir d’autres. Je me bats depuis longtemps pour la liberté sexuelle, une liberté démocratique qui ne peut reposer que sur des relations librement consenties. Je n’en ai pas plus pour ceux et celles qui veulent nous faire croire que la prostitution est un métier comme un autre. Comme pour la prostitution, une relation entre un mineur et un adulte peut parfois être consentie, vécue librement. Mais dans la très grande majorité des cas, il y a exploitation de la naïveté, de l’innocence de l’enfant, du pubère, de l’adolescent par l’adulte. Comme le client exploite très souvent la vulnérabilité économique ou émotive de la prostituée, du jeune prostitué.
Mon parrain était homosexuel et pédophile. J’ai vécu à deux reprises ses attouchements dans un Québec où on ne parlait que rarement et la plupart du temps de façon négative d’homosexualité qui venait tout juste d’être décriminalisée. La première fois pour caresser fermement ma cuisse avec sa main baladeuse alors que j’étais son passager en auto. Puis une autre fois en caressant mes fesses dénudées alors que je dormais après un party de famille du Nouvel An qu’il avait bien arrosé. Alors que je somnolais, il me demandait si je l’aimais. Et me le faisait répéter probablement en se masturbant, jusqu’à ce que son frère lui demande ce qu’il faisait dans ma chambre.
J’ai eu la chance que nos contacts aient été peu fréquents. Et comme il est décédé très jeune du cancer, l’abus sexuel n’est jamais allé plus loin. Et je n’en ai gardé aucun traumatisme, n’y voyant comme jeune pubère que des manifestations d’affection. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur nature. Je n’ai ainsi jamais senti le besoin de biffer son nom de mon certificat de naissance, un second prénom, Jacques, que j’utilise à l’occasion quand il y a trop d’André Gagnon ‘dans la salle’.
Dans tout ce débat, on ne peut faire abstraction du cadre historique dans lequel évolue la sexualité humaine. Malgré tous les progrès de la libération des femmes, de la libération gaie, nous vivons encore dans une société patriarcale où l’homme hétérosexuel adulte est au sommet de la pyramide sociale d’où il exerce sa domination depuis des siècles, voire des millénaires, une domination sexuelle notamment, sur les femmes, les homosexuels exécrés, les enfants, les jeunes et mineures.
C’est pour cette raison que dès 1994, alors que je représentais l’Association des lesbiennes et des gais de l’UQAM au congrès de l’Association internationale des lesbiennes et des gais (ILGA) à New York, j’avais appuyé l’exclusion des rangs de cette association internationale faisant la promotion des droits LGBT, des associations faisant sous différents couverts la promotion de la pédophilie.
Dans le cas de Claude Jutra, je dois dire que sa sexualité était demeurée à ce jour socialement un secret bien gardé. Éditeur depuis plus de 20 ans de journaux, magazines, guides et sites web s’adressant à la communauté GLBT, je ne me souviens pas en avoir entendu parler. Probablement parce que le cinéaste émérite était mort depuis plusieurs années quand j’ai commencé à œuvrer dans ce domaine. Mais aussi parce que l’homme a vécu l’essentiel de sa vie à un moment où l’homosexualité était encore un crime, puis largement un tabou jusqu’aux ‘Gay Nineties’ qui ont vu nos communautés sortir de l’ombre en Occident. Comme je le répète souvent pour rappeler cette époque, quand Michel Tremblay a osé mettre sur nos écrans des personnages gais, lesbiennes, bisexuels et travestis dès la fin des années 1960, on ne connaissait que deux homosexuels au Québec : Michel Tremblay et Michel Girouard. Si je l’avais su, il aurait probablement eu droit à un portrait dans mon Guide GQ où je rends hommages aux artistes gais et lesbiennes ou amis de nos communautés qui ont façonné la culture québécoise.
Dans les milieux culturels, il est bien évident qu’il en allait autrement. Les divers témoignages notamment ceux de Paule Baillargeon et de Lise Payette nous rappellent que son homosexualité était bien connue dans le milieu, ainsi que, dans le cas du témoignage de Baillargeon, son attirance pour ‘les garçons’. Il semble par contre qu’il soit demeuré infiniment plus discret sur ses penchants pédophiles pour des garçonnets ou de jeunes pubères. Et on le comprendra. La pédophilie étant alors et jusqu’à ce jour criminalisée, et le scandale pédophile pouvant détruire des carrières des plus brillantes comme ce débat en témoigne.
En relatant son amitié avec Jutra, lettre décriée par les uns, louée par les autres, Lise Payette remet avec raison l’homme dans son contexte. Elle nous rappelle comment Jutra lui avait évoqué son homosexualité dès les années 1940. Et elle nous rappelle comment un autre ami qualifié de ‘tapette’ à cette époque, s’était suicidé. Elle évoque aussi cette époque où pour beaucoup de jeunes garçons le premier contact avec la sexualité s’est fait avec ceux-là même qui condamnaient les ‘sentiments impurs’ envers les femmes, mais n’hésitaient pas à abuser des garçons : ces frères et prêtres catholiques pédophiles qui sévissaient dans nos écoles, dans nos églises et dans toutes les organisations sociales contrôlées par l’Église catholique. Dans un tel contexte où l’homosexualité était officiellement honnie, criminalisée et vécue en secret et dans la honte, se surprendra-t-on que le refoulement social ait induit des déviances? Les déviants sont-ils les seuls à blâmer de cet état de choses? Quand le premier contact avec l’homosexualité, c’est un adulte qui abuse d’un enfant, se surprendra-t-on que l’homosexuel devenu adulte le reproduise?
Le nom de Jutra sera rapidement biffé de notre mémoire collective, reconnu à titre posthume coupable de pédophilie. Mais cette condamnation rapide de l’artiste, demandée par la ministre de la Culture, Hélène David, tranche singulièrement avec la complaisance très grande à l’égard d’hommes de pouvoir, protégés par le pouvoir politique ou le pouvoir de l’argent. Comment justifier à Québec cette condamnation de Jutra alors que trône fièrement devant l’Assemblée nationale la statue de Maurice Duplessis? Cet homme qui a maintenu le Québec dans la grande noirceur, allié de l’Église catholique à qui il avait laissé le contrôle de l’essentiel du système d’éducation, exposant ainsi des millions d’enfants aux abus pédophiles du clergé catholique ayant soi-disant fait vœu d’abstinence sexuelle, celui qui a fait d’orphelins des malades mentaux remis aux mains d’un clergé qui leur a fait subir tant de sévices, dont de très nombreux sévices sexuels? Que sait-on de la sexualité de ce ‘vieux garçon’, homme de pouvoir jamais marié? Le seul dossier des orphelins de Duplessis ne justifierait-il pas de déboulonner cette statue et de retirer tous les hommages qui lui sont rendus aux quatre coins du Québec? Maurice Duplessis n’a-t-il pas été l’instigateur du pire cas d’abus d’enfants au Québec?
Pourquoi La Presse s’est-elle tant intéressé aux rumeurs concernant Claude Jutra, tout en tournant allégrement la page sur les allégations d’homosexualité et d’attirance envers ‘les garçons’ de Robert Bourassa? Ces allégations sont aussi de notoriété publique. Il m’aura suffi de quelques lignes critiquant le biographe de Bourassa qui rejetait du revers de la main ces allégations, pour obtenir un témoignage des plus crédibles sur une relation homosexuelle qu’aurait entretenu l’ancien premier ministre avec un jeune homme adulte certes, mais beaucoup plus jeune que lui, dans la dernière décennie de sa vie. C’est sans parler de toutes les rumeurs sur le plaisir qu’il prenait à regarder les garçons nus dans les douches des piscines qu’il fréquentait assidument. À sa défense, les témoignages sont davantage à l’effet que Robert Bourassa aurait été attiré et passé à l’acte avec des jeunes hommes majeurs.
On m’a demandé à plusieurs reprises quand je l’ai soulevée, pourquoi la question devrait nous intéresser puisqu’elle relèverait de sa vie privée. Si Robert Bourassa n’avait pas refusé d’inclure l’interdit de discrimination sur la base de l’orientation sexuelle dans la Charte québécoise des droits lors de son adoption en 1975 de peur de se faire traiter de ‘tapette’ comme pour Trudeau avec le Bill Omnibus en 1969, ça n’aurait que peu d’intérêt. S’il n’avait pas cautionné la répression des homosexuels par la SQ et la police de Montréal lors du grand ‘nettoyage’ précédant les Jeux Olympiques de Montréal en 1976, ça n’en aurait que très peu. S’il n’avait pas accédé aux demandes d’enquête publique de la Commission des droits de la personne sur la violence envers les gais et lesbiennes seulement après que des menaces d’outing face à son gouvernement aient plané devant son inaction après une vague d’assassinats contre des hommes gais à Montréal, cela n’aurait que peu d’intérêt d’un point de vue historique. Que les Québécois sachent qu’ils ont déjà eu sans le savoir un premier ministre homosexuel dans le placard nous aiderait peut-être à comprendre pourquoi celui-ci a été accusé d’avoir un double discours et même d’être accusé d’être un tricheur? Cela pourrait nous aider à comprendre sa grande amitié paradoxale avec Pierre Bourgault, un indépendantiste bagarreur et radical ouvertement gai, apparemment aux antipodes d’un Robert Bourassa, fédéraliste convaincu, marié à une héritière de bonne famille, qui partageait semble-t-il avec lui une affection pour les jeunes hommes.
La statue du personnage controversé de Robert Bourassa elle aussi restera solidement sur son socle à Québec même s’il aurait menti sur son orientation sexuelle pendant toute sa vie politique qui, elle, s’est déroulé pour l’essentiel alors que l’homosexualité était décriminalisée, et qu’il aura davantage contribué à perpétuer la répression de l’homosexualité et la discrimination homophobe qu’à la combattre.
C’est sans parler de tous ces cardinaux et autres dirigeants de l’Église catholique qui ont couvert les crimes pédophiles commis par des membres du clergé dont les noms sont honorés aux quatre coins du Québec.
C’est sans parler des racistes avérés que sont Jeffrey Amherst et Lord Durham dont les noms sont honorés de façon pathétique autant à Montréal qu’à travers tout le Canada. À leur défense, on évoquera le contexte de l’époque, le racisme étant alors idéologie officielle d’État. Trois décennies de ‘multiculturalisme’ officiel n’auront pas suffi à déboulonner de leur piédestal ces hommes politiques qui ont prôné l’un l’extermination des Premières Nations, l’autre la suprématie de la race britannique et l’assimilation de la ‘nation canadienne’ (on dirait aujourd’hui québécoise).
La pédophilie de Claude Jutra, elle, n’aura pas droit aux mêmes excuses. On n’invoquera pas la répression de l’homosexualité durant l’essentiel de sa vie pour expliquer sa déviance. Il ne pourra pas bénéficier de l’appui du pouvoir politique ni du pouvoir économique pour gommer sa déviance de l’histoire. Les homophobes, les racistes, les partisans de la suprématie masculine qui ont été au pouvoir, n’ont rien à craindre. Leurs noms continueront longtemps d’être honorés, leurs statues resteront en place. L’histoire est écrite par les vainqueurs. Et l’hypocrisie de faire comme si on ne savait pas, qui a protégé Claude Jutra pendant trois décennies, effacera leurs crimes. La morale dominante pourra hypocritement continuer à refuser de voir sa part de responsabilité dans les déviances que sa répression sexuelle a induite. On fera ainsi l’économie d’un débat de fond sur ce qui a stimulé de telles déviances et on se donnera bonne conscience.
Et nous continuerons longtemps de circuler sur ces boulevards honorant tous ces hommes politiques et de robe qui ont cautionné la répression de l’homosexualité, menti sur leur orientation ou pratiques sexuelles, livré des enfants entre les mains de pédophiles ou couvert leurs crimes.
André Jacques Gagnon

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