L’invention de l’ ‘islamophobie’, la première victoire de l’islamisme

Par  |  Aucun commentaire

En marge du débat sur le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté canadienne, l’Assemblée nationale du Québec adoptait à l’unanimité une motion présentée par Françoise David, députée de Gouin et porte-parole de Québec solidaire, dénonçant la montée de l »islamophobie’ au Québec. Si certains partis ont tenté de faire retirer le terme de la motion, devant le refus de Mme David, la motion a été adoptée telle quelle. À l’appui de sa motion, la députée évoquait une agression contre une femme musulmane, bousculée et à qui on aurait arraché le voile couvrant sa tête, ainsi que les propos haineux contre les Arabes et les musulmans sur les médias sociaux dans la foulée du débat sur le niqab.

Le concept même d »islamophobie » est largement contesté à travers le monde à cause de l’amalgame qu’il crée entre le racisme antiarabe, contre les peuples des sociétés à majorité musulmane, qui doit être dénoncé et combattu avec vigueur, et la critique de l’islam, des pratiques qui lui sont associées. Ses principaux promoteurs à l’échelle internationale sont les États membres de l’Organisation de la coopération islamique qui militent sur la scène internationale pour subordonner les droits humains à la charia, limiter la liberté d’expression et rétablir le délit de blasphème, des États qui ne se distinguent certes pas sur la scène internationale pour leur respect de la démocratie et des droits humains… bien au contraire.

Plusieurs penseurs, plusieurs mouvements ont dénoncé cet amalgame qui ne vise qu’à faire taire la critique de l’islam, y compris au sein des communautés musulmanes contre les musulmans progressistes. Ce fourre-tout est à l’image même de ce qu’est l’islam depuis ses tout-débuts, de ce que voudrait que soit l’islam encore aujourd’hui ses courants les plus conservateurs et intégristes : une religion d’État, une idéologie totalitaire régissant les moindres aspects de la vie, dont la charia est la base de tout droit.

Cet amalgame est d’autant plus inacceptable que ce sont précisément les pratiques discriminatoires, voire la violence de divers courants ou pratiques de l’islam, le terrorisme de ses courants les plus fanatiques qui suscitent un vaste débat social et donnent lieu à des dérapages xénophobes et racistes. Loin de dénigrer l’islam, les pouvoirs publics en général dans les États occidentaux garantissent les mêmes droits et libertés aux musulmans, entretiennent même des relations économiques, politiques, diplomatiques et militaires avec des États islamiques qu’ils considèrent comme des alliés dont l’Arabie saoudite, alors que ces États sont bien souvent les principaux propagateurs de l’islamisme et que c’est de ces États que proviennent largement les fonds qui soutiennent le terrorisme islamiste.

De façon rafraîchissante, plusieurs voix québécoises de culture musulmane se sont élevés pour dénoncer la motion de Françoise David qui laisse paraître le peuple québécois comme largement raciste, et qui accrédite cette nouvelle ‘discrimination’ largement contestée.

Comme militant dans la communauté LGBT, comme militant impliqué depuis plus de deux décennies pour faire reconnaître cette grande discrimination millénaire qu’est l’homophobie, je dois avouer que j’avale de travers quand je vois, j’entends tout un chacun reprendre sans aucun sens critique à son compte cette accusation de discrimination, voire de racisme contre quiconque ose critiquer l’un ou l’autre des courants de l’islam ou ses pratiques. Il y a tout un contraste entre cet emballement de la bien-pensance pour reprendre ce concept promu internationalement par l’Organisation de la Coopération islamique, le seul regroupement d’États sur une base religieuse sur la planète, constituée encore aujourd’hui d’une majorité de pays ayant l’islam comme religion d’État, et la reconnaissance et la dénonciation du bout des lèvres de l’homophobie qui fait certes infiniment plus de victimes et depuis bien bien plus longtemps que la soi-disant ‘islamophobie’. La porte-parole de Québec solidaire qui intervenait en liaison avec la campagne électorale fédérale et dénonçait la diversion de Stephen Harper avec l’affaire du niqab, est d’ailleurs de façon assez symptomatique notoire pour son omission de l’homophobie quand vient le temps de dénoncer l’action du gouvernement de Stephen Harper.

Car qu’il s’agisse du sexisme, du racisme ou de l’homophobie, on parle de discriminations millénaires qui ont toujours, pendant des siècles et jusqu’à ce jour, été inscrites dans les lois de la plupart des États des sociétés patriarcales. Comparer ces grandes discriminations institutionnalisées à l’intolérance religieuse et aux dérives racistes de certains contre les personnes issues des États à majorité musulmane dans la foulée des attentats terroristes islamistes, particulièrement depuis le 11 septembre 2001, ça contribue à les trivialiser. Existe-t-il des lois qui discriminent spécifiquement les personnes de confession musulmane? La pression sociale les empêche-t-elles d’exercer leur foi? Quand on regarde le combat des islamistes autant ici qu’à travers le monde, les lois qui les opprimeraient, c’est l’affirmation de la laïcité, de droits humains comprenant la liberté de conscience et la liberté d’expression, car l’islam est avant tout une religion d’État qui prétend détenir la vérité universelle.

Cette trivialisation, c’est exactement ce qu’on a vécu lors du débat sur le projet de charte de la laïcité : les femmes qui évoquaient avec justesse les pratiques sexistes, voire misogynes de certains courants de l’islam comme de la plupart des religions patriarcales, les LGBT qui évoquaient leur inconfort face à des personnes employées de l’État arborant leur foi en des religions condamnant leur existence, se sont fait accuser à tort et à travers d’être racistes, ‘homonationalistes’, ‘islamophobes’, nos bien-pensants préférant se préoccuper des conséquences pour l’employabilité d’une très petite minorité de croyants de diverses religions, les femmes musulmanes voilées servant de faire valoir, qui auraient refusé de travailler sans leurs symboles religieux. Dans le cas des personnes LGBT, nous nous sommes même fait dire en Commission parlementaire par le prof de philo Michel Seymour, le penseur de la ‘laïcité inclusive’ de QS que c’est nous qui devrions être rééduquées à comprendre que ces manifestations d’adhésion au dogme religieux, n’implique en rien l’adhésion aux préceptes homophobes de ces mêmes religions… Quand on sait comment les États membres de l’OCI constituent les 3/4 des pays qui criminalisent encore l’homosexualité dans le monde, 80% de ceux qui peuvent condamner à mort pour homosexualité, quand on sait comment même ici l’homophobie bien vivante dans les communautés musulmanes empêchent les personnes LGBT issues de celles-ci de vivre librement au grand jour, une telle façon de faire passer le noir pour le blanc, est tout simplement révoltante.

Avec l’antisémitisme, cette expression du racisme, on avait pris soin de séparer foi religieuse et origine ethnique. Le reconnaissance de cette discrimination avec toutes les exactions commises contre les communautés juives pendant des siècles, allait de soi. Cette discrimination reposait historiquement sur l’adoption du christianisme ou de l’islam comme religions d’État dans les royaumes ou empires où la diaspora juive s’était installé. On connaît néanmoins malgré ces précautions, les accusations abusives d’antisémitisme, instrumentalisées par les sionistes chaque fois que leurs actions sont critiquées.

Il y a bien sûr eu pendant des siècles des sentiments hostiles à l’islam et aux empires arabo-musulmans en Occident chrétien quand les royaumes chrétiens étaient en lutte contre l’expansionnisme musulman. Depuis mes études au bacc. en histoire, j’ai toujours donné comme exemple de la vision ethnocentriste occidentale en histoire, la négation ou la sous-estimation de l’importance de la civilisation arabo-musulmane dans l’hémisphère occidental après la chute de l’empire romain et jusqu’à la renaissance… une vision qui explique très mal notre passage entretemps des chiffres romains aux chiffres arabes maintenant universellement utilisés.

Cette hostilité a-t-elle mené à une discrimination millénaire contre l’islam? Pas plus que contre n’importe quelle autre religion, l’Occident chrétien comme les empires arabo-musulmans professant sans gêne chacun leur religion d’État, chacun discriminant et persécutant ses minorités religieuses. Si ceci constituait une grande discrimination qui a amené les mouvements démocratiques du XVIIIe siècle en Occident à revendiquer la liberté de conscience et de religion, que dire de ces larges courants de l’islam qui qualifient de ‘mécréants’ tous ceux qui ne partagent pas cette religion, criminalisent la critique et qui condamnent à mort ceux qui l’apostasient? Que dire du statut de dhimmi imposé pendant des siècles aux minorités religieuses en ‘Terre d’Islam’ et que certains courants intégristes tentent de rétablir dans différents pays? C’est la critique de ces discriminations bien réelles et institutionnalisées que le vacarme à propos de ‘l’islamophobie’ cherche à faire taire à l’échelle internationale.

Depuis les révolutions démocratiques en Occident, les nouveaux États ont progressivement et très largement séparé religions et État, si bien que l’expansionnisme occidental vers les régions du monde à majorité musulmane au XIXe siècle ne s’est pas fait dans une perspective de guerre religieuse, la religion étant tout au plus un élément constitutif du racisme occidental justifiant sa mission ‘civilisatrice’ et colonialiste comme dans le cas du racisme WASP . Ici, au Québec comme au Canada, qui pourrait prétendre que des tensions sérieuses existaient avant le déferlement du terrorisme islamiste depuis le début des années 2000?

Bien sûr, la crainte du terrorisme islamiste dans les pays occidentaux a mené à bien des dérives, tout particulièrement depuis le début du 3e millénaire. Les forces de droite ont utilisé la crainte de l’étranger, voire le  »choc des civilisations » pour se lancer dans une nouvelle croisade pour établir la pax americana au Moyen-Orient. Dans la complexité de ces enjeux, de ces débats, des amalgames simplistes se sont répandus et certes le simple musulman québécois qui est le plus souvent tout aussi pratiquant que la ‘majorité’ catholique, a été souvent associé faussement aux pires fanatiques. Une tendance de droite certes inspirée par un racisme ou la xénophobie a récupéré la critique légitime de l’islam comme idéologie religieuse et de ses pratiques, de l’islamisme et instrumentalise notamment la préoccupation légitime pour l’égalité hommes-femmes, une préoccupation pour le progrès social à des lieues de ses préoccupations réelles, pour promouvoir son agenda de régression sociale comme nous l’a montré le gouvernement Harper.

Au Québec, le contexte présente plusieurs similitudes avec le débat linguistique des années 1960-1970 où de vives tensions étaient apparues tout particulièrement à Montréal entre les communautés immigrantes instrumentalisées et la majorité francophone, des tensions qui ont parfois versées dans la violence. Les passions soulevées par ces débats ont-elles mené à une grave xénophobie, à une discrimination institutionnalisée? La réalité prouve plutôt que ce débat a mené à un plus grand rapprochement et à une meilleure intégration. Pour ce faire, il faut qu’une réponse appropriée soit apportée aux préoccupations légitimes de la population. Ce n’est certes pas ce que fait le présent gouvernement libéral.

Faut-il pour autant faire taire le débat social légitime et sain contre les pratiques sexistes, homophobes de l’islam ou de toute autre religion? Faut-il limiter la liberté d’expression comme le propose le projet de loi 59? Faut-il brimer la liberté de conscience et s’empêcher d’exprimer son rejet d’idéologies patriarcales, sexistes et homophobes? Nous devrions plutôt nous enorgueillir que cette société réagisse face à des pratiques qui lui apparaissent et qui sont sexistes.

Ce débat social doit au contraire être approfondi tout en étant vigilant face à la récupération de ces critiques légitimes à des fins racistes ou xénophobes. Se taire, s’empêcher de critiquer les pratiques de fanatiques religieux au nom d’un antiracisme fallacieux qui confond la promotion de la laïcité, les libertés de conscience et d’expression avec la discrimination, c’est la première victoire de l’islamisme qui a réussi à associer l’exercice des libertés démocratiques à l’oppression et impose en douce sa vision totalitaire qui a mené Raïf Badawi en prison.