Le 19 octobre: VERS UNE DÉFAITE DU CONSERVATISME SOCIAL?

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Les élections fédérales du 19 octobre prochain nous permettront de faire le bilan de près de dix ans de pouvoir conservateur. Habilement, le premier ministre sortant Stephen Harper a presque réussi avec le niqab d’une seule nouvelle citoyenne de faire oublier que son gouvernement tout entier est infiltré depuis une décennie par des intégristes de toutes confessions, principalement chrétiens, mais aussi d’autres religions. Que sous l’influence de cette droite religieuse, ce gouvernement a entrepris de faire reculer les nouveaux acquis sociaux qui contredisent les valeurs rétrogrades, patriarcales des religions les plus conservatrices, tout particulièrement ceux des femmes et des personnes LGBT.
Après son échec dans sa tentative de revenir sur la nouvelle définition fédérale du mariage en 2006, qui avait été son premier engagement électoral lors de la campagne qui allait le porter au pouvoir, après le tollé provoqué par le retrait de toute référence aux droits LGBT du guide destiné aux immigrants, Stephen Harper a bien compris que sa bataille pour le conservatisme social, la raison première selon ses dires de son entrée en politique, en serait une prolongée. Aussi, il a rajusté le tir et il a plutôt entrepris de faire reculer les organisations porteuses des changements sociaux et s’est mis à soutenir activement les organismes d’inspiration religieuse des plus conservateurs. Comme il l’a fait pour les organisations féministes, les quelques organismes LGBT soutenus par le gouvernement fédéral furent un à un coupés dans leurs subventions sous divers prétextes. Les Conservateurs sont demeurés absents de toutes les fiertés LGBT et les rares sorties en appui aux personnes LGBT sont apparues plus comme une feuille de vigne pour camoufler l’homophobie rampante de ce parti que comme un engagement sérieux.
En déclenchant les élections hâtivement, le gouvernement Harper a fait mourir au Sénat le projet de loi C-279 initialement adopté par la Chambre des communes, afin de protéger les personnes transgenres contre les crimes haineux et la discrimination, anéantissant ainsi quatre ans de travaux parlementaires qui avait mené à l’adoption du projet de loi aux Communes, le genre de mesures dilatoires utilisées fréquemment par les Conservateurs quand des projets de loi contraires à leurs valeurs étaient adoptés en chambre.
Les dix dernières années ont donc été des années de stagnation et de recul pour l’avancement des droits LGBT au Canada. Loin de prendre toute initiative pour l’avancement des droits LGBT à l’échelle internationale, le gouvernement conservateur a plutôt priorisé la défense de la liberté de religion… une liberté souvent utilisée pour refuser ou nier les droits LGBT. C’est d’ailleurs ce que propose un des engagements adoptés dans le programme du Parti conservateur qui demande au gouvernement d’adopter un projet de loi pour soustraire les organisations religieuses des protections contre la discrimination, un projet de loi qui vise ouvertement à leur permettre de discriminer contre les personnes LGBT, à l’image de plusieurs projets de loi du même genre mis de l’avant par la droite religieuse républicaine dans divers États américains. Si le Parti Conservateur est réélu, le nouveau gouvernement aurait cette proposition dans son programme.

Quand un chrétien évangéliste combat la ‘radicalisation’ islamiste…

Depuis un an, à la faveur des attentats islamistes dans les pays occidentaux et de la création de l’État islamique sur les ruines des États syrien et irakien, le gouvernement Harper a utilisé le menace islamiste pour se présenter comme le meilleur défenseur des ‘valeurs canadiennes’ contre ces fanatiques religieux, proposant même une loi contre les ‘pratiques culturelles barbares’. Le même gouvernement qui promettait de contester en Cour Suprême toute Charte de la laïcité au Québec qui viendrait limiter la liberté religieuse, qui était objectivement un allié des islamistes à la Adil Charkaoui contre toute avancée de la laïcité au Québec, se présente maintenant de façon cynique comme le combattant le plus résolu contre la ‘radicalisation’ islamiste.
Cette prétention est d’autant plus ridicule que les Conservateurs, et plus précisément l’Alliance canadienne dont l’actuel parti conservateur est issu, sont plutôt ceux-là même qui ont fait élargir l’exception religieuse en matière de propagande haineuse lorsque le Code criminel a été modifié pour rajouter l’orientation sexuelle dans la définition des groupes identifiables pouvant en faire l’objet. Vic Toews, qui fut ministre de la Justice du gouvernement Harper de 2006 à 2007, avait alors plaidé en 2004 qu’il fallait élargir l’exception religieuse pour soustraire la Torah, la Bible et aussi le Coran et même la charia de toute application de la loi. Cet amendement accepté par les Libéraux alors minoritaires réduisait ainsi largement la portée de l’article du Code criminel protégeant désormais les personnes LGB de la propagande haineuse puisque cet amendement permet à quiconque de se réfugier derrière les passages homophobes ou discriminatoires des textes religieux pour tenir des propos haineux. Si le gouvernement Harper voulait sincèrement combattre la ‘radicalisation’ des fanatiques religieux, il abrogerait cette exception qui permet de tenir les pires discours religieux en se réfugiant derrière des ‘textes sacrés’ qui disent tous une chose et son contraire depuis des milliers d’années.
L’opposition du gouvernement Harper à la ‘radicalisation’ islamiste et à l’État islamique tient bien davantage de l’esprit des Croisades chrétiennes contre les Infidèles musulmans que d’une lutte de principe contre le fanatisme religieux qui s’attaque aux idéaux, droits et libertés démocratiques, aux droits humains, notamment des femmes et des LGBT. Ce chrétien évangéliste, fidèle allié conformément à ses croyances religieuses d’Israël, la Terre Sainte où le Messie devrait revenir selon différents intégristes chrétiens, est bien entendu opposé aux islamistes… ce qui ne l’empêche toutefois pas d’armer l’Arabie saoudite, l’un des principaux États à soutenir partout dans le monde les versions les plus conservatrices de l’Islam, l’un des États où les droits humains sont les plus bafoués sur la planète. Car  »ça crée de l’emploi » en Ontario! A-t-il affirmé lors d’un débat télévisé.
C’est donc une opposition très limitée que celle du gouvernement Harper aux fanatismes religieux sexistes, homophobes et transphobes. Qui oppose davantage les intégristes chrétiens aux islamistes, mais qui s’unissent quand il s’agit de s’opposer aux avancées des femmes ou LGBT. On l’a vu encore avec son candidat sikh à Toronto qui proposait rien de moins que la rééducation des gais et lesbiennes, une position un peu trop controversée dont les Conservateurs ont préféré se distancer en excluant le candidat de leur équipe.

Un engagement envers le conservatisme social intact
L’engagement du Parti conservateur dans la victoire du conservatisme social demeure intact. Ce n’est pas un accident de parcours. Le conservatisme social a des racines profondes au Canada anglais où les Conservateurs trouvent leurs principaux appuis depuis toujours, des racines qui remontent jusqu’à ses origines loyalistes, jusqu’à la création du Canada en réaction à la victoire des nordistes dans la guerre de sécession. Il s’appuie aujourd’hui sur la même logique que le conservatisme social de la droite républicaine aux É-U dont il s’inspire jusque dans cette proposition de soustraire les organisations religieuses des protections contre la discrimination sous prétexte de liberté religieuse. C’est l’avancée des droits LGBT qui l’a unifié en 2005 et porté au pouvoir. Le Parti conservateur incarne cette tendance profonde qui domine au Canada anglais depuis 150 ans.
Sa défaite lors de cette élection permettrait de faire reculer ses expressions les plus crues. Mais avec les deux partis qui peuvent lui succéder, le Parti libéral et le NPD, alignés sur le dogme du multiculturalisme, prêts à tous les compromis avec les pires intégrismes religieux comme ils nous l’ont rappelé dans le débat sur le niqab et avec leur refus de remettre en question le contrat militaire avec l’Arabie saoudite, un des rares États à encore non seulement criminaliser, mais condamner à mort pour homosexualité, et ce tout en se disant des amis des communautés LGBT, ce n’est pas demain la veille que le gouvernement fédéral prendra en mains sérieusement la lutte contre l’homophobie que ce soit au Canada ou sur la scène internationale, une homophobie battue en brèche, mais largement retranchée dans les protections accordées aux idéologies religieuses rétrogrades et dans un solide bloc de près de 80 États criminalisant toujours l’homosexualité à l’échelle internationale.
Au moment d’écrire ces lignes, l’écart entre les deux partis favoris pour l’emporter, Libéraux et Conservateurs, est trop mince pour prédire l’issu du scrutin. D’autant plus que la nouvelle carte électorale qui donne plus de poids à l’Ouest, et les distorsions du système électoral uninominal à un tour qui permet d’avoir plus de sièges même avec moins de votes, peuvent permettre la réélection, probablement minoritaires, des Conservateurs de Stephen Harper. Dans cette course serrée, nos votes, même très minoritaires, peuvent faire la différence.