«Le passage obligé»:
Michel Tremblay ne change pas

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Michel Tremblay

On se demanderait presque quoi écrire de nouveau sur Michel Tremblay. Expliquer que lire l’un de ses romans est un formidable remède un soir de déprime et un régal les autres jours ? Rappeler que personne au Québec ne parvient à raconter une histoire comme lui, au son du joual, tout en nous plongeant dans les profondeurs de l’âme humaine ? Il y a là redite. C’est pourtant tout cela qu’inspire la lecture du Passage obligé.
Tremblay nous transporte ici au milieu des années 1910, dans la Saskatchewan, à Ottawa et à Montréal. La famille Desrosiers y continue son existence tumultueuse. Maria, après avoir laissé ses enfants à ses parents, erre dans Montréal à la recherche d’une solution pour que sa vie cesse de lui échapper. Sa fille Nana, désormais adolescente, se retrouve de son côté presque propulsée chef de famille depuis que sa grand-mère est sur son lit de mort.

Passage obligé de l’adolescence et de la mort

Les femmes occupent, comme toujours chez Tremblay, une position centrale, lui qui disait encore, il y a quelques semaines dans la presse québécoise avoir toujours écrit pour «défendre les femmes et les homosexuels». Dans Le Passage obligé, ses protagonistes sont tantôt émouvantes (Nana et son amour pour l’école), tantôt insupportables (les sœurs de Maria, lâches et injustes). Mais voilà surtout des femmes qui ne pourront pas ne pas parler à chacun des lecteurs, tant leur désarroi face aux choses de la vie est ô combien contemporain.
Le passage obligé, c’est d’abord celui de Nana, enfant qui a dû grandir trop vite et qui s’apprête à devenir complètement adulte une nouvelle fois bien avant l’heure. C’est aussi celui de la grand-mère, Joséphine, seule face à la mort, malgré l’amour de sa famille. C’est celui de Maria, qui se doit de faire un choix impossible avec des conséquences décisives pour tout le reste de sa vie.

Lutins et femmes invisibles

C’est enfin celui, plus historique, de la société canadienne toute entière, où conservatisme et religiosité tirent encore les ficelles. Les femmes, tout en se trouvant au premier plan (d’autant plus pendant que la plupart des hommes sont envoyés au combat en Europe), sont toujours prisonnières de la tradition paternaliste, même si certaines éclaircies (à travers le personnage de Nana ou celui de la maîtresse d’école) pointent leur nez.
Le dernier roman de Michel Tremblay est donc synonyme de beaucoup de souffrance. Maria personnifie la stagnation apparemment immuable et la fuite perpétuelle qui habitent tant de personnages de l’auteur québécois. On espère et on veut porter Nana vers l’apprentissage et la culture, les seules solutions, semble-t-il, pour une vie meilleure. Mais les doutes sur une fin heureuse semblent là aussi infimes.
Au milieu de ce récit bouleversant, il y a néanmoins ces pages, ces contes où se côtoient lutins, femmes invisibles, violon magique. Une sorte de respiration et d’espoir. Un moment surtout magnifique dans un roman qui se dévore de bout en bout et qui nous fait aimer, encore et encore, Michel Tremblay.
Le passage obligé
Michel Tremblay
Lemeac
256 pages
25,95$

Crédits photo: JDM