Merci, Monsieur!

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Depuis l’annonce du décès de Jacques Parizeau, les éloges se sont accumulés. De tous les horizons, on a salué le bâtisseur du Québec moderne, le brillant économiste, l’homme d’État qui a renoncé à une brillante carrière pour se mettre au service d’une cause qui lui paraissait plus grande que lui-même, celle de permettre à son peuple de prendre son destin en mains et d’accéder à l’indépendance. On a aussi parlé de son ouverture d’esprit, de son sens profond de la démocratie. On l’a ainsi vu, lui, un fils éminent de la bourgeoisie, bardé de diplômes des plus grandes écoles, affirmer en pleine grève étudiante en 2012 que la gratuité scolaire à l’université n’était pas une utopie, qu’elle était possible si on le voulait.
Un élément dont on n’a pas parlé toutefois, est du rôle qu’il aura joué comme premier ministre dans l’accession des communautés LGBT à l’égalité en droits. Dans son court mandat comme premier ministre, de sa victoire électorale de septembre 1994 à sa démission suite à l’échec du référendum du 30 octobre 1995, qui aura été sa première préoccupation durant cette année, il ne s’est jamais penché directement sur le rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse De l’illégalité à l’égalité déposé quelques mois avant son accession au pouvoir, soit en mai 1994.
Ce rapport qui faisait suite aux audiences publiques obtenues à l’arraché au gouvernement libéral par la Table de concertation des gais et lesbiennes du grand Montréal en 1993 suite à une série de meurtres et d’autres violences à caractère homophobe a marqué un jalon dans notre marche vers l’égalité. Toutefois, en nommant Paul Bégin, un compagnon de combat, un indépendantiste de la première heure et un partisan de la laïcité de l’État comme lui, ministre de la Justice, il investissait de la tâche de donner suite à ce rapport celui qui allait piloter les projets de loi majeurs en la matière durant les six prochaines années. C’est lui qui fit amender en 1996 la Charte québécoise des droits de la personne pour faire sauter l’article 137 qui permettait la discrimination envers les conjoints de même sexe. Ce premier pas fut suivi par le reconnaissance des conjoints de fait de même sexe en 1999 et finalement par la loi sur l’union civile des conjoints de même sexe et les nouvelles règles de filiation reconnaissant l’homoparentalité dont Paul Bégin, de retour au ministère de la Justice après avoir occupé d’autres postes au sein des conseils des ministres de Lucien Bouchard, fut le grand architecte au sein du gouvernement Landry en 2002.
Le Québec allait ainsi aussi loin qu’il pouvait aller en matière de reconnaissance des droits des gais et lesbiennes avant la redéfinition fédérale du mariage suite à une décision de la Cour Suprême invalidant la définition hétérosexiste en vigueur depuis 1867. Et il le faisait en démarquant le Québec dans la courte liste des nations reconnaissant notre égalité en droits en adoptant cette réforme à l’unanimité de son Assemblée nationale.
Ces réalisations sont tout un contraste avec les fables qui ont prétendu dépeindre Jacques Parizeau comme le leader d’un mouvement indépendantiste frileux, fascisant et rétrograde. Il me vient spontanément à l’esprit cette accusation lancée par un militant étudiant gai de l’université Concordia, d’origine portugaise, que j’avais connu lors de la grève étudiante de 1990 contre le dégel des frais de scolarité, qui avait justifié sa présence à ma grande surprise au Love-In d’octobre 1995 organisé illégalement à Montréal à quelques jours du référendum où il était allé applaudir les Jean Chrétien et Jean Charest qui y prenaient la parole. Il s’était justifié en disant qu’un Québec indépendant serait un État ‘fasciste et homophobe’, reprenant ainsi à son compte les vieilles litanies racistes de l’élite anglo-protestante de Montréal qui tirent leur origine dans le Rapport Durham, ouvertement raciste WASP, où la ‘nation canadienne’ comme on l’appelait à l’époque, était décrite comme incapable de se gouverner elle-même et ne méritant que d’être assimilée à la ‘race supérieure britannique’ pour son propre bien.
Les années qui suivirent allaient prouver que loin d’être homophobes et fascisants, les indépendantistes québécois auraient plutôt l’initiative des lois nous permettant d’accéder à l’égalité. Tout un contraste avec la dynamique du Canada anglais dont les élus votèrent en majorité contre le mariage gai en 2005, le projet de loi du ministre Cauchon ne pouvant être adopté ironiquement que par l’appui massif des députés du Bloc Québécois. Une dynamique qui allait porter au pouvoir en 2006 le gouvernement fédéral le plus ouvertement homophobe de l’histoire récente du Canada, le gouvernement conservateur de Stephen Harper dont le premier engagement électoral fut de revenir à la définition hétérosexiste du mariage, tentative qui échoua grâce à l’opposition massive des députés québécois. Et ce gouvernement est toujours au pouvoir avec un large appui au Canada anglais qui ne semble pas devoir s’estomper.
Ces acquis pour notre communauté se sont réalisés même si Jacques Parizeau était comme beaucoup d’hommes de son temps un croyant, un catholique, comme nous le rappelle ses funérailles aujourd’hui à l’église Saint-Germain d’Outremont. Car cet homme d’État savait mettre au-dessus des dogmes religieux les principes démocratiques qu’il a défendus toute sa vie.
Ma grande tristesse à l’annonce du décès de Jacques Parizeau est de savoir que le grand rêve de sa vie, de voir accéder le Québec à son indépendance, ne se sera pas réalisé de son vivant. Comme sur plusieurs plans où Jacques Parizeau arguait avec justesse la nécessité de prendre notre avenir en mains pour mieux avancer et s’épanouir comme nation, le spectacle désolant du blocage de toute avancée des droits LGBT au sein du Canada depuis une décennie, blocage qui tire son origine dans le conservatisme historique de cette nation née en réaction à la révolution et à l’indépendance américaines, héritière de Lord Durham, me rappelle que son grand rêve demeure la meilleure garantie de l’avancement de nos droits.
André Gagnon