Les vaches sacrées

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L’attentat islamiste contre le journal satirique français Charlie Hebdo soulève de nouveau la question des limites de la liberté d’expression ainsi que de la liberté de conscience (et de religion). Car l’escalade qui a mené à cet attentat terroriste prend racine dans la prétention de certaines religions de se placer au-dessus de toute critique et d’ainsi placer la liberté de religion au-dessus de la liberté d’expression. Le même débat est soulevé ici au Québec par la proposition de la Commission des droits de la personne de se voir doter de nouveaux pouvoirs d’enquête en matière de propagande haineuse de façon à pouvoir enquêter , tel qu’expliqué par son président, sur les sites ou médias qui s’attaqueraient à un groupe identifiable en raison de sa religion et ceci dans le cadre législatif actuel, c’est-à-dire un cadre où les discours et textes religieux sont soustraits de toute accusation en la matière. On redoute ici que ces nouveaux pouvoirs serviraient bien davantage à faire taire la critique des religions qu’à contrer la propagande haineuse sous couvert de religion dont nos communautés sont si souvent victimes.
Les articles du code criminel canadien relatifs au blasphème et à la propagande haineuse placent ici les religions dans une position privilégiée en matière de liberté d’expression. Ces dispositions législatives reflètent de façon générale l’attitude largement répandue que la liberté de religion empêche de soumettre toute religion à des limitations même lorsqu’elle contredit des droits fondamentaux reconnus. Ce débat sous-tend largement tout le débat sur les accommodements raisonnables en matière de religion lorsque ceux-ci menacent l’égalité en droits reconnue théoriquement par nos chartes des droits.
Le même sentiment de se trouver devant des vaches sacrées ressort clairement devant tous les gants blancs qui sont revêtus pour éviter de lier le terrorisme à ses motivations religieuses. Sitôt on l’aura évoqué, on prendra grand soin de ne pas vouloir stigmatiser et on s’empressera de rajouter que le terrorisme ne représente pas le vrai Islam par exemple… alors que le ‘vrai Islam’ lui a tenté de museler en Cour la liberté d’expression des libre-penseurs de Charlie Hebdo quelques années plus tôt, légitimant ainsi auprès de ses croyants les attaques contre cette liberté fondamentale. Alors que le ‘vrai Islam’ reprend ici-même ce point de vue comme nous l’ont rappelé des imams bien de chez nous dans la foulée de l’attentat contre Charlie Hebdo.
On doit alors se demander comment il se fait que le même État qui garantit des privilèges aux différentes religions que ce soient des commissions scolaires confessionnelles, des écoles religieuses subventionnées ou des exemptions fiscales pour leurs œuvres charitables, peine à leur demander de respecter les droits reconnus à ses citoyens et citoyennes. Si la liberté d’entreprise, pourtant un principe sacro-saint de la société capitaliste, ne permet pas de discriminer en matière de sexe ou d’orientation sexuelle, pourquoi la liberté de religion devrait-elle le permettre? A fortiori quand on lui accorde toutes sortes de privilèges que les différentes religions utilisent pour reproduire et diffuser ces discriminations que notre société et l’État prétendent combattre?
Au-delà de la proposition intéressante d’observatoire des intégrismes ou des nouveaux pouvoirs demandés par la Commission des droits de la personne du Québec pour combattre la propagande haineuse (théoriquement entre autres sur la base de l’orientation sexuelle), ne serait-il pertinent de faire tout d’abord un état des lieux avec les différentes Églises et organisations religieuses reconnues (que les bien-pensants clament toujours d’’amour et de paix’) pour voir ce qu’elles font pour promouvoir et respecter les droits de la personne et le vivre ensemble? Ne devrait-on pas se poser la question dans le cadre d’un tel exercice de la pertinence d’accorder des privilèges à ces organisations religieuses qui rejettent les droits fondamentaux reconnus dans notre société? Si on veut combattre les intégrismes religieux et tout le lot de discriminations, de haine et de violence qu’ils véhiculent, si on veut consolider le vivre-ensemble, ne devrait-on pas interpeler les différentes religions sur les discriminations qu’elles justifient, qu’elles pratiquent et propagent? Ou continuera-t-on à se prosterner devant ces vaches sacrées qui nous demandent plutôt de mille et une façons des accommodements pour pouvoir continuer à ignorer les libertés et droits fondamentaux à la base d’une société démocratique?