Quand vous illuminerez le sapin

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J’ai vécu dans ma vie, comme beaucoup de Québécois et Québécoises, la christianisation et la déchristianisation. Éduqué dès l’enfance dans la religion catholique, scolarisé pendant quatre ans au secondaire dans un collège privé tenu par des pères eudistes, je m’en suis émancipé à la faveur de la révolution tranquille et du processus d’émancipation de ma mère pour devenir athée. Cette émancipation a certainement contribué grandement à me faire accepter plus aisément la prise de conscience de mon homosexualité. Je me suis donc demandé ce que je devais garder de cet héritage chrétien. Je ne peux faire abstraction du fait que la religion catholique a été associée à l’oppression de nos mères et de nos sœurs, à celle de mes semblables LGBT. Que sa hiérarchie a collaboré activement à nous soumettre aux autorités coloniales et aux monarchies françaises, puis anglaises. Que son clergé a prêché l’obscurantisme le plus crasse et pratiqué les pires abus, sexuels notamment, contre nous et contre nos Premières Nations même quand il faisait œuvre d’éducation.

Une tradition venue de nos ancêtres allemands
Chose certaine, j’ai gardé l’éblouissement pour le sapin illuminé, tout particulièrement quand ses bougies sont multicolores (je ne sais pas pourquoi? ;-) ), et c’est certes une tradition que je veux garder même si je souhaite qu’elle soit la plus écologique possible. Cette année, j’ai choisi d’illuminer les arbustes réfugiés de ma terrasse qui se retrouvent pour l’hiver dans mon salon. Car quand les jours se font courts, quand la lumière se fait rare, il célèbre le retour de la lumière et des jours de plus en plus longs.
Une lumière de plus en plus rare, c’est aussi ce que je vois dans le débat entourant la laïcité et l’accueil des ‘humains de l’horizon’ pour reprendre les mots de Vigneault. Aussi je souhaite que le sapin de Noël nous illumine. Qu’on se rappelle tout d’abord que ce sont nos ancêtres allemands, souvent protestants qui préféraient ce symbole venu des Celtes à la crèche catholique, qui ont introduit cette tradition ici dès le XVIIIe siècle. Car nos ancêtres n’étaient pas tous français et catholiques comme a voulu nous faire croire un siècle de domination ultramontaine, héritière de la monarchie absolue et centralisatrice française, qui a suivi l’écrasement du mouvement des Patriotes. Pour moi, ces ancêtres allemands, qui représentaient pas moins de 10% des immigrants venus au Québec avant la révolution américaine, je les ai retrouvé en approfondissant ma généalogie matrilinéaire : ils avaient pour nom Vreckinger, Kerle, Eckemberg, Schlutz. L’histoire, a fortiori ultramontaine, est passée vite sur eux car c’était pour la plupart des mercenaires engagés dans les armées des rois de France et d’Angleterre, qui ont épousé ici des Françaises ou des Québécoises qui n’ont pas transmis la langue à leurs enfants.

Le mythe des origines toutes françaises et catholiques
Mais ils témoignent de la diversité de nos origines et contribuent à défaire ce mythe de nos origines uniquement françaises et catholiques. Un mythe qui est par ailleurs fondé sur une vision ahistorique. Car quand nos ancêtres venus de France se sont installés ici, ils venaient de toutes les provinces de France, une France où il se parlait encore une trentaine de langues différentes et où jusqu’à la Révolution de 1789 à peine plus du quart de la population savait parler français. Et pas uniquement des ‘patois’ comme on aime à réduire ces réalités aujourd’hui, des langues vraiment très distinctes comme le breton, le flamand, le provençal, le basque, le catalan, l’alsacien, etc. C’est précisément parce qu’ils ont dû rapidement trouver une langue commune que le français parlé par l’Armée et les Filles du Roy qui ont constitué une bonne part de l’immigration venue du royaume de France, s’est généralisé beaucoup plus rapidement ici qu’en Europe… ce qui est à l’origine de notre façon différente de parler français, un français qui tire ses origines de l’époque du Roi Soleil et non de la Révolution et de la République.
À ceux-ci se sont bien sur mêlés dès l’époque coloniale française des gens des Premières Nations, mais aussi des Suisses, des Belges, des Anglais, des Irlandais, des Italiens. Qui se souvient aujourd’hui que Phaneuf est un nom d’origine anglaise, que Hamel est un nom allemand, que Mainville est d’origine suisse? Quel nom véritable se cache derrière ces patronymes communs au Québec comme L’Italien, Langlois (ou carrément Langlais), Breton, Basque, Provençal et tant d’autres. C’est ainsi qu’être Québécois c’est un savant alliage de traditions issues certes souvent des différents pays de France, mais aussi de traditions amérindiennes (d’où nous vient le sucre d’érable, le hockey, la traine sauvage, le maïs, etc.), d’Allemagne, d’Irlande, de Grande-Bretagne, d’Italie et d’ailleurs.

Nous ne sommes pas tous des immigrants
Aussi, notre Premier Ministre a tort quand il dit que nous sommes tous des immigrants et que notre seule différence est notre date d’arrivée. Je suis Québécois et c’est ma seule identité. Elle puise dans ces différentes racines. Par ailleurs, je n’ai jamais mis les pieds en France. Comment pourrait-on dire de moi que je suis un immigrant? Mon identité s’est forgé autour d’une volonté de vivre ensemble de gens de différentes origines qui ont laissé derrière eux leurs différences et ont apporté, légué ce qu’ils croyaient le meilleur et le mieux adapté à ces nouvelles réalités, créant ainsi une nouvelle culture différente de toutes les autres.
C’est aussi une identité constamment changeante qui s’enrichit des apports des uns et des autres. Mais au cœur de cette identité il doit y avoir une volonté de partage et de vivre ensemble. Comme peuple, nous avons déjà trop souffert de ce développement séparé, cet apartheid léger que le colonialisme britannique nous a imposé en cherchant délibérément à construire sur notre territoire une ‘nation’ en parallèle à l’image de la ‘race supérieure britannique’ pour reprendre l’expression de Lord Durham. Il en a résulté un repli sur soi long d’un siècle où très peu d’immigrants se joignaient à nous, incités qu’ils étaient à se fondre à la ‘race supérieure’. Ceci a largement accrédité le mythe du ‘pure laine’ qui servait bien la domination de l’Église catholique hégémonique et gardienne de la ‘survivance’.
Le ‘développement séparé’ du multiculturalisme ne correspond ni à notre histoire, ni à notre volonté comme peuple. Notre vivre ensemble et notre ouverture aux autres se reflète depuis plus de cinquante ans dans l’affirmation d’une culture et d’une langue communes, mais aussi d’un État et d’une société laïques où chacun et chacune sont libres et égaux en droits. Ma petite-fille sera la troisième génération de Gagnon à ne plus grandir dans la religion catholique. Il y a belle lurette que la religion catholique ne définit plus notre identité. Et ce n’est pas une rupture avec nos traditions, c’est plutôt un retour aux sources d’un peuple qui est né dans un grand esprit de liberté et d’égalité aux contacts de nos Premières Nations… ce qui mettait en furie les missionnaires français.

Pour la Fête des Lumières
Aussi, chaque jour que j’illumine ces bougies que j’ai installées pour les Fêtes, je souhaite que Noël redevienne ce qu’il a été pendant des millénaires : la Fête des Lumières. Et pour la civilisation humaine, la fête des philosophes des Lumières qui nous ont fait sortir de l’obscurantisme religieux et jeté les bases d’un nouvel humanisme où les êtres humains ne sont plus prisonniers de dogmes. Et cette année, je crois que je ferai jouer Mon Beau Sapin dans sa langue d’origine, un O Tannenbaum en pensant à ce sang allemand qui coule aussi dans mes veines et qui a fait ce que je suis.