Neutralité religieuse ou laïcité: ET SI ON REVENAIT AU CŒUR DU DÉBAT?

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Sans grande surprise, le premier ministre Couillard annonçait la semaine dernière son intention de reporter le dépôt à l’Assemblée nationale du projet de loi promis sur ‘la neutralité religieuse’ de l’État et la lutte contre l’intégrisme religieux en remplacement du projet de charte de la laïcité mis de l’avant par l’ancien gouvernement péquiste. Il invoquait le ‘stigmatisation’ dont serait l’objet la ‘communauté musulmane’ après les attentats terroristes commis par deux islamistes pour justifier ce report, au moment même où il engageait un dialogue avec de soi-disant ‘représentants’ de cette communauté.
Puisqu’il faudra semble-t-il attendre, nous devrions en profiter pour ramener le débat là où il devrait être. Car s’il est une faiblesse du débat mené l’année dernière, c’est que toute l’emphase a été mis sur un aspect largement symbolique, le port de signes religieux par les personnels de l’État, alors que le débat a initialement surgi sur les demandes d’accommodements religieux qui mettaient en péril les droits et l’égalité en droits acquise, des femmes notamment, et de façon plus générale le vivre ensemble. Au-delà du port de signes religieux, c’est toute la question de la place de la liberté de conscience et de religion dans notre société qui est sous-tendue par ce débat.
Des différences plus que sémantiques
Au-delà des mots et de l’approche choisis, entre la ‘neutralité religieuse’ libérale et la ‘laïcité’ défendue par le Parti Québécois, il y a une large différence qui tire ses origines dans deux traditions différentes. La notion de neutralité religieuse est bien ancrée dans la tradition britannique et canadienne et elle postule que sans pour autant exclure la reconnaissance de la suprématie de Dieu inscrite dans la charte canadienne des droits et libertés et seule base logique et légale de la monarchie constitutionnelle de droit divin qu’est le Canada, l’État ne privilégie aucune religion plutôt qu’une autre. Cette notion s’est affirmée au cours des siècles dans l’univers anglo-saxon avec le pluralisme religieux existant autant au Royaume-Uni, au Canada qu’aux États-Unis depuis le début de ces États modernes. Il n’y a pas ici de rupture complète entre l’État et l’idée religieuse puisque le droit demeure d’origine ‘divine’.
Même s’il évolue dans le cadre constitutionnel canadien, autant par son histoire que par ses affinités culturelles, le Québec se retrouve davantage dans l’approche française de la laïcité où l’État est en rupture complète avec le droit divin remplacé par les droits humains et les libertés fondamentales parmi lesquelles la liberté de conscience, ce qui comprend la liberté de religion, est une assise de la démocratie. Cette approche est issue de sociétés où, avant l’instauration de la république et de la démocratie, il y avait une religion d’État imposée au fil des siècles et encore largement partagée au moment où la démocratie a été instaurée sur les cendres de l’absolutisme royal. L’Acte de Québec ici avait largement maintenu le statut privilégié de la religion catholique imposée par la monarchie française même sous la gouverne britannique. Depuis la Révolution tranquille, le Québec s’est défait de cette hégémonie religieuse sans égal dans aucune autre province du Canada.
Deux approches qui s’affrontent
Comme le Québec évolue dans le cadre constitutionnel canadien, ces deux approches ne peuvent manquer de s’affronter et l’action du gouvernement québécois pour promouvoir la laïcité de l’État est limitée par cette conception plus étroite de la laïcité qu’est la neutralité religieuse canadienne. N’importe qui peut se demander par quelle pirouette intellectuelle le Canada peut réconcilier dans sa charte des droits et libertés la liberté de conscience et la reconnaissance de la suprématie de Dieu. Il est clair que le Canada privilégie la ‘foi’ en Dieu et découle de cette approche une place privilégiée accordée aux croyants. Cela se reflète d’une multitude de façons et va même dans plusieurs provinces du Canada encore aujourd’hui jusqu’à la garantie constitutionnelle de recevoir un enseignement public conforme à sa religion avec les commissions scolaires confessionnelles. De plus, la neutralité religieuse se concilie très bien avec le multiculturalisme canadien lui aussi inscrit dans la constitution léguée par Pierre Elliot Trudeau. La diversité religieuse fait partie de cette mosaïque que le Canada célèbre.
Un des endroits où cet édifice constitutionnel a des failles, c’est quand les droits et privilèges qu’il garantit à différentes religions, heurtent de plein fouet le droit à l’égalité sans égard au sexe par exemple (un concept étendu par les tribunaux à l’orientation sexuelle) garanti depuis 1982.
Dans la tradition de la neutralité religieuse britannique, la place spéciale accordée à la foi en Dieu se concilie mal avec la liberté de conscience qui permet de critiquer les religions surtout quand ces idéologies foulent au pied les droits et l’égalité en droits reconnus. Dans la vie de tous les jours, les diverses religions deviennent autant de vaches sacrées qu’il ne faut pas questionner. En témoignent tous les discours creux des politiciens canadiens qui font de leur mieux pour ne pas reconnaître les dangers du fanatisme religieux. L’attentat islamiste à Ottawa nous a donné droit à des perles de culbutes intellectuelles à cet égard. On préfère nier l’évidence et parler sans esprit critique de ‘religions d’amour et de paix’. Comme LGBT, nous savons trop bien depuis des siècles voire des millénaires que les principales religions comme le christianisme ou l’Islam ne sont pas qu’ ‘’amours et paix’’, qu’elles utilisent par exemple jusqu’à aujourd’hui la destruction divine mythique de Sodome et Gomorrhe dans leurs ‘livres saints’ pour justifier notre oppression et la négation de nos droits. On pérore beaucoup d’Ottawa à Québec sur la nécessité de combattre la ‘radicalisation’. Mais il ne vient à l’esprit d’aucun politicien de demander l’abrogation de l’article 319.3.b du Code criminel qui permet de tenir des discours haineux sous couvert de religion. Ne serait-ce pas un point de départ si on veut combattre l’intégrisme et la ‘radicalisation’ religieuses de soumettre les croyants aux mêmes standards que les autres Canadiens en matière de propagande haineuse? Mais les Conservateurs qui prétendent combattre la ‘radicalisation’, pourraient difficilement le faire puisqu’ils sont eux-mêmes sous l’influence d’intégristes chrétiens et qu’ils militent pour l’élargissement des exceptions religieuses au mépris des protections contre les discriminations et la propagande haineuse.
C’est ici qu’on trouve le point de rupture entre partisans de la laïcité d’inspiration républicaine et démocratique et partisans de la ‘laïcité ouverte’, appellation au goût du jour de la neutralité religieuse d’inspiration monarchiste et britannique. Quand on ne conçoit aucun privilège juridique particulier aux croyants, dont la liberté de religion est garantie au sein de la liberté de conscience qui permet aussi de critiquer les religions comme toute autre idéologie, il tombe sous le sens qu’on peut refuser de soumettre le vivre ensemble démocratique aux soi-disant ‘vérités révélées’ improuvables et contradictoires des diverses religions. Mais quand la croyance en Dieu (et à sa suprématie dans la vie du pays) est au contraire un principe de base des droits et libertés, on comprendra qu’on veuille multiplier les exceptions et les accommodements en faveur des croyants dans le cadre de la neutralité religieuse et qu’on tende plutôt à autocensurer la liberté de conscience au nom du respect des libertés fondamentales et de la ‘diversité religieuse’ de religions devenues un attribut tout aussi indiscutable des droits de la personne que son sexe, son âge, son origine ethnique ou la couleur de sa peau. Ce qu’on se permet volontiers pour les convictions philosophiques, politiques et sociales, le libre exercice de la liberté de conscience et de la liberté d’expression jusqu’à une critique acerbe et quotidienne sur la place publique, l’imposition d’un devoir de réserve aux employés de l’État, devient beaucoup plus chatouilleux. Tout à coup, tous les progrès en droits rendus possibles par l’avancement de la laïcité de l’État, notamment en matière d’égalité et de libertés sexuelles (une liberté qu’aucune constitution ne reconnait comme fondamentale, un reliquat majeur d’influence religieuse sur nos sociétés) doivent céder le pas à la liberté des croyants de professer même les pires inepties contraires aux droits reconnus en la matière.
C’est ainsi qu’on peut, à l’instar du premier ministre Couillard, présenter la moindre limitation à la liberté de religion comme une discrimination des plus abjectes, mais se taire commodément sur toutes les discriminations que font vivre depuis des siècles aux femmes et aux personnes LGBT ces mêmes religions dont il se fait le héraut. À quoi pourrait-on s’attendre d’autre d’un homme qui n’a pas hésité, qui n’a rien vu de mal à se mettre au service d’une monarchie religieuse ayant un des pires dossiers au monde en matière de violation des droits humains, notamment des femmes et des personnes LGBT?
On est ici au cœur du débat sur la laïcité au moment où elle subit les assauts des différents intégrismes religieux qu’ils soient chrétiens, judaïques, musulmans ou autres qui ont en commun de vouloir que les dogmes des uns et des autres aient préséance sur la ‘loi des Hommes’.

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  1. Sylvain Meunier

    2014-11-24 at 15h16

    Excellent texte!