Au-delà de la laïcité: LA LIBERTÉ DE RELIGION DOIT-ELLE DONNER LE DROIT DE DISCRIMINER?

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Un défaut du débat des derniers mois sur le projet de charte de la laïcité, c’est de ne jamais avoir abordé de front cette question qui devient de plus en plus incontournable, mais qui demeure un tabou dans cette monarchie constitutionnelle de droit divin qu’est le Canada : la liberté de religion doit-elle continuer à donner le droit de discriminer? Devons-nous continuer à multiplier les exceptions dans les lois, les accommodements déraisonnables pour permettre aux religions de perpétuer différentes pratiques et enseignements religieux discriminatoires? Ou les religions doivent-elles être soumises comme tout autre discours public ou idéologie aux protections existant dans nos chartes contre la discrimination? Qu’est-ce qui justifie en 2014 de continuer à placer les religions au-dessus des autres croyances, philosophies et expressions de la conscience? Serait-ce uniquement le principe archaïque de ‘la suprématie de Dieu’ inscrit dans le préambule de la charte canadienne des droits?

Comme gais, lesbiennes et bisexuelles, nous avons de beaux exemples de ces exceptions inscrites dans la loi protégeant ce dernier rempart légal de l’homophobie qu’est l’homophobie religieuse. Quand la définition du mariage a été modifiée pour reconnaître nos mariages, le législateur a permis aux différentes Églises à qui il a délégué le droit de marier de ne pas respecter la nouvelle définition. Un État résolument laïque aurait refusé de déléguer ce droit à des institutions désirant perpétuer la discrimination reconnue par les tribunaux contre les couples de même sexe. La France par exemple a résolu ce problème depuis longtemps en ne reconnaissant comme légal que le seul mariage civil. Au Canada, on reconnait plutôt le droit aux différentes religions de continuer à discriminer même dans l’application d’un droit conféré par l’État.

God hates fags

De la même façon, quand on a ajouté l’orientation sexuelle comme motif interdit de propagande haineuse dans le Code criminel du Canada au début des années 2000, le Parlement fédéral à la demande de l’Alliance canadienne, le prédécesseur de l’actuel Parti Conservateur, a élargi l’exception religieuse prévue à l’article 319 pour qu’elle s’applique non seulement aux sujets religieux, mais aussi aux textes religieux, dans une volonté manifeste de permettre aux différentes religions condamnant dans leurs textes ‘saints’ l’homosexualité de continuer à le faire. On a ainsi protégé ce qui est historiquement la cellule-source de l’homophobie au Québec et au Canada comme dans la plupart des pays du monde : l’homophobie des différentes religions. En protégeant l’homophobie religieuse, on permet qu’au gré de la remontée du sentiment religieux, l’homophobie puisse ressurgir comme on l’a vu en Russie et comme le Parti conservateur a tenté de le faire en accédant au pouvoir en 2006.

Compte tenu de tous les autres privilèges religieux existant au Canada, que ce soit les commissions scolaires confessionnelles ou les écoles privées religieuses financées par l’État, sans parler des exemptions de taxes des institutions religieuses dont la plupart servent à répandre des dogmes sexistes et homophobes, la protection garantie par le Code criminel donne de larges possibilités aux différentes religions de répandre leur venin homophobe, bien au-delà de la simple adhésion volontaire des citoyens ou citoyennes à telle ou telle croyance religieuse.
LaBarbera

On peut donner de multiples exemples de comment ces institutions se servent de ces privilèges pour continuer de faire obstacle à la lutte contre l’homophobie. Encore en 2013, les gouvernements de l’Ontario et du Manitoba ont dû intervenir pour forcer les commissions scolaires catholiques à permettre la mise sur pied de groupes de lutte contre l’homophobie dans les écoles. Il y a quelques jours, l’article 319.3.b a permis à un propagandiste homophobe chrétien, Peter LaBarbera, qui prône le recriminalisation de l’homosexualité d’entrer en toute impunité au Canada après avoir été interrogé à la frontière. Son discours homophobe fondé sur les préceptes religieux de l’Ancien Testament datant de plus de 3,000 ans, de textes qui justifient aussi l’esclavage, n’a pu être considéré comme un discours haineux.
Plus prosaïquement, cette protection nous oblige à endurer la présence de religieux homophobes lors de nos défilés de la fierté ou autres événements publics, ainsi que leur propagande religieuse homophobe même en public et jusque dans les distributions de courrier en masse des Postes canadiennes comme ce fut le cas au Labrador cette année.

Quand la laïcité s’est affirmée au sein des États démocratiques issus de l’Occident chrétien, il n’y avait pas un grand écart entre les dogmes religieux et les droits reconnus aux citoyens. Le divorce était probablement un des principaux écarts entre le droit civil et la religion catholique par exemple. Mais avec l’obtention de droits pour les femmes, les couples et les LGBT, l’écart est devenu de plus en plus grand : égalité des sexes devant la loi, droit à l’avortement, planification des naissances, sexe en-dehors du mariage, liberté sexuelle, reconnaissances des couples non-mariés, droits LGBT, mariage de couples de même sexe, c’est toute la morale sexuelle des principales religions qui est en rupture avec les droits reconnus.

C’est dans ce contexte que la laïcité pose de nouveaux défis. Il ne s’agit plus seulement d’assurer la neutralité de l’État face aux différentes religions, l’État laïque doit protéger les nouveaux droits reconnus des intrusions religieuses et devant l’homophobie virulente de la plupart des religions, l’État ne peut plus continuer à jouer à l’autruche devant ces remparts de la discrimination. Son mandat de protéger les citoyens contre la discrimination ne peut lui permettre de continuer à fermer les yeux. Il serait notamment grand temps d’abolir l’exception religieuse prévue dans le Code criminel en matière de propagande haineuse. Ce serait un pas important dans le bon sens pour rendre l’air plus respirable et équilibrer les droits des uns et des autres.

André Gagnon

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