Le Québec que je veux pour Camille

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Le 2 mai 2011 n’a pas été pour moi qu’une journée triste, celle d’un gouvernement conservateur majoritaire. Ce jour restera gravé pour toujours dans ma mémoire comme le jour où j’ai eu le bonheur de devenir grand-père. Quand mon fils m’a dit que sa conjointe était enceinte, j’aurais cru qu’ils m’auraient donné un petit-fils. Pour cette simple et bonne raison que les frères Gagnon n’ont eu que des fils et ma sœur deux filles.  Même chose pour leurs petits-enfants. La petite Camille fut donc l’exception qui confirme la règle.

Ça m’a donc fait réfléchir aux défis que devrait relever cette chère enfant dans le Québec qui sera le sien. Qu’est-ce que le Québec réserve à cette femme en devenir du XXIe siècle?

Elle a déjà le bonheur que j’entends dans ses rires, de grandir dans une famille libérée de tout un lot d’idées sexistes, où son père assume son rôle dans son éducation avec plaisir, où ses deux parents sont autonomes financièrement, où sa mère peut même être le principal soutien financier parce que son père, travailleur autonome, ajuste son temps de travail aux besoins de la vie familiale. Une famille où on ne lui imposera aucune croyance et aucune œillère parce que ses parents font partie de la première génération de nos familles à avoir grandi sans se faire imposer une religion et à avoir choisi librement  de ne croire en aucune divinité. Elle grandit dans une union libre où rien d’autre que l’amour ne motive ses parents de vivre ensemble. Elle grandira aussi en contact avec la diversité sexuelle qui n’est plus un tabou, en sachant qu’un de ses grands-pères est gai et que les gais peuvent aussi faire des enfants beaux et forts.

Le combat de nos mères
C’est dire tout le progrès accompli en deux générations dans la transformation des rapports de sexe dans notre société. Ma vie a été marquée par la lutte de ma mère pour s’affranchir de la domination  destructrice de son mari et du contrôle des dogmes religieux qui lui interdisaient le contrôle des naissances, la contraception et a fortiori le divorce. Ma mémoire d’enfant demeure marquée par la souffrance qu’elle a vécue de vivre dans l’ombre de mon père. Quand je l’ai connue, elle signait mes documents scolaires Mme Roger Gagnon et je ne lui connaissais qu’un nom : maman.

Elle n’existait plus de façon autonome.  En retournant sur le marché du travail, elle est peu à peu devenue Mme Gisèle Gagnon, puis Mme Gisèle Taillefer-Gagnon et elle a repris fièrement son nom en devenant Madame Gisèle Taillefer après sa séparation, un divorce qui s’imposait pour sortir du carcan de rapports inégalitaires dont mon père était prisonnier. Dans sa démarche, j’ai vu toute la lutte des femmes du Québec pour s’émanciper. Cette lutte a définitivement imposé dans notre famille la remise en question des rapports de sexe et elle est venue confirmer les idées de modernité du bouillonnement de la Révolution tranquille et de la révolution sexuelle dans sa foulée.

Elle m’a pavé la voie pour ma sortie de placard et elle m’a accueilli avec toute la sagesse acquise dans son combat. Quand je lui ai dit que je suis gai, elle m’a répondu : ‘Ça ne me fait pas de peine que tu sois gai; ce qui me fait de la peine, c’est que d’autres vont te discriminer parce que tu es gai.’ Dans son coeur  de mère, de femme émancipée des dogmes religieux, elle avait tout compris : le problème, ce n’est pas l’homosexualité, c’est l’homophobie.

Je demeure convaincu que sa lutte pour s’émanciper est à la base de mon militantisme. Elle m’a donné l’exemple de me battre pour des rapports qui soient justes entre les êtres humains.

La nation que je veux léguer à Camille
Quand je pense à ma nation et à ce que je veux léguer à ma petite-fille, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec cette expérience familiale. Quand j’entends certains parler des affres de la ‘séparation’, je ne peux m’empêcher de me rappeler que la séparation de ma mère, même si elle a eu pour résultat que nous vivions dans un logement plus petit, nous a rendu plus heureux et nos rapports plus harmonieux. Quand une relation est depuis le début dysfonctionnelle, à un moment donné, il vaut mieux avoir le courage d’en sortir, de se respecter, de s’assumer et de vivre sa vie librement. Ça, je le souhaite pleinement pour le Québec. L’indépendance ne peut que nous permettre de grandir et de cesser de vivre dans la dépendance pour peu qu’elle soit faite dans l’objectif de rapports plus justes entre les nations et entre nous comme société. Elle est à la base de l’internationalisme véritable qui ne peut se bâtir que dans la liberté et l’égalité en droits des nations.

À l’intérieur de ce Québec, je veux certainement une société où la liberté et l’égalité des sexes, des genres, des orientations sexuelles deviendra la base stable et définitive  de relations plus harmonieuses et de rapports humains d’amitié, d’amour et familiaux, de travail et de vie économique, politique, culturelle  et sociale. Sur ce plan, il reste encore beaucoup à faire malgré tous les progrès. La présente campagne électorale illustre bien les progrès accomplis et ceux qu’il reste à faire. Deux des quatre leaders des partis représentés à l’Assemblée nationale sont pour la première fois des femmes,  on a des candidats et candidates, des députés et députées, des ministres ouvertement gais ou  lesbiennes, Québec solidaire présentera de nouveau une majorité de femmes comme candidates, le  PQ présentait hier une brochette de candidates qui sont des femmes de tête et laissait planer la possibilité d’un conseil des ministres à majorité féminine.

À l’inverse, le PLQ présentait à la veille du 8 mars son projet  économique pour le Saint-Laurent avec une brochette de candidats exclusivement masculins. À l’inverse, trois des quatre partis représentés à l’Assemblée nationale n’ont jamais eu aucun député ouvertement identifié à la diversité sexuelle. Pour QS, avec un député et une députée, ça peut se comprendre et le parti n’a pas hésité à présenter une candidate ouvertement lesbienne dès sa première participation électorale, mais pour le PLQ ou la  CAQ ou son ancêtre l’ADQ avec les  dizaines, voire les centaines de députés et députées qui ont siégé à l’Assemblée nationale, ça nous rappelle que les placards de la vie politique québécoise sont encore bien remplis et certains cadavres s’y cachent encore.

S’assurer qu’on continue à avancer en ce sens est une raison fondamentale de vouloir affirmer et raffermir la laïcité de notre État pour ainsi  barrer la route à ceux qui veulent instrumentaliser  la liberté de conscience et de religion pour revenir en arrière en la matière.

Je souhaite  pour Camille un Québec où elle aura toutes les chances de s’épanouir comme femme et comme Québécoise, peu importe son identité de genre ou d’orientation sexuelle. Un Québec où elle aura toutes les raisons d’être fière de qui elle est et où elle ne vivra dans l’ombre de personne. Et je souhaite aussi être ce grand-papa qui lui apprendra à faire du gâteau, comme ma mère me l’a appris pour développer mon autonomie (et satisfaire ma gourmandise) et lui transmettre ainsi les meilleures traditions de notre peuple.

Et entretemps, je souhaite à toutes et  à tous un bon 8 mars, journée internationale des femmes.

André Gagnon