L’AVEUGLEMENT VOLONTAIRE DE FRANÇOISE DAVID

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L’homophobie religieuse n’est pas une fiction
L’AVEUGLEMENT VOLONTAIRE DE FRANÇOISE DAVID

J’ai hésité entre mauvaise foi et aveuglement volontaire. J’ai opté pour aveuglement volontaire, peut-être par réflexe laïc. Dans son blogue, en abordant la question de l’intégrisme suite au dépôt par Fatima Houda-Pépin de son projet de loi sur l’intégrisme religieux, la porte-parole de Québec solidaire Françoise David est revenue une fois de plus sur son obsession, l’interdit de port de signes religieux par les personnes employées de l’État. Elle s’y demande quel est le rapport avec la lutte contre l’intégrisme religieux et elle s’en prend à la ‘monture’ ‘enfourchée’ par le ministre Drainville, les droits des usagers et usagères. Selon Mme David, ‘certains-es usagers-ères seraient à ce point intimidés qu’ils ne pourraient recevoir une aide appropriée de la part d’une employée portant un voile. Il est à noter que les exemples apportés, toujours fictifs, ne concernent que le voile.’ Explique-t-elle non sans une certaine ironie.

J’aurais voulu attendre de pouvoir aller en commission parlementaire pour livrer mon témoignage, mais comme ceci risque d’être reporté après les élections, je ne peux que me sentir interpelé par les dires de Françoise David puisque c’est bien souvent des exemples de citoyens et citoyennes LGBT que le ministre donne.  Et je ne peux m’empêcher de répondre à ce que je considère comme de l’aveuglement volontaire de Françoise David qui depuis cinq ans nie que le port de signes de religions  véhiculant des messages homophobes  et transphobes puisse être un obstacle de plus dans l’accès aux services pour les personnes LGBT.

L’insensibilité toute en contraste de Françoise David
Tout d’abord, l’insensibilité de Françoise David face aux réalités LGBT est tout à fait remarquable. Quel contraste  avec  son empathie à déplacer les montagnes pour celles qui portent les symboles de la religion la plus crument homophobe sur cette planète, la seule à encore exécuter en toute légalité les personnes LGBT pour le seul crime d’être elles-mêmes. Parler à la limite du ridicule de ce que peuvent ressentir les personnes LGBT à la vue de symboles de religions qui nous condamnent, nous discriminent depuis des siècles, quand ce n’est pas des millénaires, est à mes yeux tout à fait abject.

Je ne crois pas que les personnes LGBT inventent leur malaise face au personnel de l’État arborant avec tant de convictions leurs croyances en des religions très majoritairement homophobes (selon StatCan, 98% des  Québécois qui se déclarent croyants adhèrent à des religions condamnant l’homosexualité). Ce malaise, il est ancré dans une histoire, dans une expérience de vie, dans les nouvelles que nous lisons tous les jours et qui nous rappellent qu’un peu partout dans le monde y compris ici au Canada non seulement ces religions nous discriminent dans leurs communautés et institutions, mais la frange la plus bruyante de leurs fidèles  milite pour limiter et faire reculer nos droits. À titre d’exemple, un peu à l’image des lois qui viennent d’être adoptées au Kansas et en Arizona, le dernier congrès du Parti conservateur a adopté une résolution qui permettrait, si elle devient loi,  aux organisations religieuses de se soustraire aux dispositions contre la discrimination de nos Chartes de droit. Évidemment, la première cible, ce sont les personnes LGBT.

Quand la réalité dépasse la fiction
Je ne suis pas un usager fréquent des services publics. J’ai terminé mes études depuis 18 ans. Je n’ai jamais été hospitalisé (je touche du bois). Mon exemple date de l’époque où j’étudiais à l’UQÀM, mais il demeure d’actualité car le même service y est toujours offert.  Au risque de décevoir Mme David, mon exemple n’implique pas le voile. Car les religieuses catholiques ont cessé de le porter depuis belle lurette dans leur grande majorité.

Dans mes premières années d’implication dans la communauté LGBT à l’Association des lesbiennes et gais de l’UQÀM, nous avions comme voisin dans les locaux offerts par l’université le Centre d’écoute et de référence Halte Ami, un service qui se définit comme un ‘organisme communautaire’ soutenu par les Filles de la Sagesse, une congrégation religieuse catholique. Ce service vise principalement à venir en aide aux étudiantes et étudiants ayant des problèmes d’intégration, ce qui pouvait être une précieuse aide pour une association comme la nôtre qui répondait largement aux problèmes d’intégration des jeunes LGBT isolés au sein de la communauté universitaire.

Ce service jouit du soutien  logistique et financier du CLSC des Faubourgs et de l’UQÀM, une institution qui se veut résolument laïque et qui avait exigé, nous avait-on affirmé, que cette orientation soit respectée par le service. La coordonnatrice du service était une religieuse catholique arborant très souvent une croix bien visible qui ne permettait guère de douter de sa foi. Si on se reporte il y a 20 ans, on peut facilement s’imaginer que malgré l’engagement d’offrir ce service sans discrimination, nous ne pouvions que nous poser des questions sur les services conseils qu’offriraient ce centre aux personnes LGBT. L’approche serait-elle celle de la religion catholique, respectant la personne LGBT dans la mesure où elle est non-pratiquante?  La coordonnatrice avait tenté de nous rassurer en nous disant qu’elle confierait à une employée laïque les cas impliquant l’orientation sexuelle et que l’approche du service en est une de non-jugement.

Est-ce le genre de questions que devraient se poser les personnes LGBT en accédant à des services dans une institution laïque? Que cela plaise ou non à Mme David, le résultat concret du port de signes religieux dans ce cas aura été de dissuader certaines personnes de s’adresser à ce service. Quand on a été réprimé à grands coups de préceptes religieux, on comprendra qu’on ne veuille pas confier sa santé mentale à une écoute psychosociale où la responsable arbore fièrement sa foi en la religion qui a servi à nous opprimer.

Le professionnalisme sous influence religieuse
Selon Mme David, nous ne devrions pas douter du professionnalisme des employées de l’État et non plus de la bonne volonté des organismes communautaires qui sous-traitent certaines missions de l’État.

Je suis donc allé voir ce qu’était devenu ce service 20 ans plus tard. Le premier article du Code d’éthique du centre affirme que ‘’Chaque personne doit être reçue dans le plus grand respect sans égard à l’âge, la condition sociale, la langue, la race, la religion ou le sexe.’’ Malgré l’ajout, il y a 36 ans, de l’orientation sexuelle dans notre Charte québécoise des droits, l’orientation sexuelle ne figure toujours pas dans le code d’éthique de ce centre qui œuvre aux portes du Village gai de Montréal et qui doit accueillir des jeunes qui ont des problèmes d’intégration psychosociale.  Aucune activité particulière de ce centre n’aborde les questions reliées à l’orientation sexuelle ou l’identité de genre dans sa panoplie d’interventions. L’homosexualité n’apparait que dans sa liste de références externes.

Avec tous les progrès législatifs conquis par les LGBT depuis 20 ans, Mme David voudrait-elle nous faire croire que c’est un hasard si rien dans les services de ce centre ne parle directement de problèmes reliés à l’orientation sexuelle? Ou l’identité de genre? Ou est-ce que ça aurait à voir avec cette même ‘réserve face à l’homosexualité’ qu’elle avait notée chez les féministes catholiques dans le mouvement des femmes?

On parle ici d’un centre d’écoute et de référence oeuvrant selon les principes d’un humanisme d’inspiration chrétienne. Certainement de gens qui ont plus d’empathie que la vaste majorité des employées de l’État et pourtant même là la foi religieuse a pour effet  non seulement d’invisibiliser les réalités LGBT, mais surtout de rebuter plusieurs qui auraient besoin de ce service.

L’école en retard sur la société
Dans l’étude que l’éminent chercheur Michel Dorais vient de publier il y a deux semaines De la honte à la fierté, celui-ci  rappelle que l’école est en retard sur la société. Comme le soulignait Le Devoir ‘’Les jeunes gais, lesbiennes, bisexuels ou transgenres, de 14 à 21 ans, sont toujours sept fois plus à risque d’avoir des comportements suicidaires que le reste de la population. La moitié d’entre eux disent subir de l’intimidation, quelquefois ou souvent, et dans 88 % des cas, cette intimidation se déroule autour de l’école. L’intimidation se traduit en premier lieu par des propos haineux, mais aussi par l’atteinte à la réputation, l’intimidation et les menaces, et la violence physique. Si l’école a bien mis en place des programmes pour contrer l’intimidation, elle ne cible pas particulièrement l’homophobie. « Les jeunes nous disent : “ on ne parle jamais de nous ” C’est ce dont témoigne une enquête menée par l’équipe de Michel Dorais, de l’École de service social de l’Université Laval, auprès de 250 jeunes de la « diversité sexuelle ».

Est-ce un hasard, Mme David, que l’école, le dernier service public à avoir été déconfessionnalisé  soit aussi le plus en retard dans la prise en compte des réalités LGBT? Comme père gai, la seule fois que j’ai accepté de cacher mon orientation sexuelle, c’est quand mon fils allait à l’école catholique de mon quartier. Car je savais que l’école ne ferait rien pour contrer l’homophobie dans la cour d’école. Le résultat concret de cette inaction fut que mon fils a demandé de ne plus vivre avec moi dès qu’il a pris conscience qu’il pourrait être ridiculisé à l’école si on apprenait que son père est gai.

Madame David, pouvez-vous comprendre la souffrance pour un parent de devoir se séparer de son enfant parce que l’école publique ne combat pas l’homophobie? Pouvez-vous comprendre que nous n’ayons pas confiance en ceux et celles qui arborent encore aujourd’hui cette foi qui  nous condamne (et toutes les autres qui sont parfois encore plus radicales dans leur condamnation comme les religions évangélistes ou musulmanes) … et qui, dans le meilleur des cas, nous invisibilise?

Madame David, ce n’est pas la première fois que je vous parle de ces réalités. J’en parle depuis le congrès de 2009 où Québec solidaire a adopté votre position en faveur du port de signes religieux.  Vous connaissez notre discours qui a trouvé cette fois une oreille attentive de la part du ministre responsable du projet de Charte. Pourquoi vous acharnez-vous à les nier… en les passant encore une fois sous silence dans votre blogue?

Madame David, Québec Solidaire s’était engagé lors de son congrès de fondation à mener une ‘lutte conséquente contre l’homophobie’ et ‘à mener à terme la laïcisation de l’État’. Où sont donc passées ces préoccupations quand vous parlez de ‘fiction’ quand nous parlons de l’effet repoussoir des employées portant des symboles de religions homophobes?

Madame David, le problème ne se limite pas à l’intégrisme religieux. Il réside de façon plus large dans l’homophobie (et aussi dans la misogynie) inscrite dans les  dogmes de la vaste majorité des religions. L’homophobie religieuse n’est pas une fiction. C’est une insulte à toutes celles et à tous ceux qui se sont battus pour s’en libérer que de prétendre une telle chose. Elle a, depuis le début de la colonie, servie de caution à toutes les discriminations envers nous.

 

André Gagnon