VILLAGE: EMBOURGEOISEMENT OU RETOUR DU PENDULE?

Par  |  Aucun commentaire

Depuis que j’habite ce quartier qui est devenu le Village, soit depuis 37 ans, j’entends certaines personnes dénoncer la ‘gentrification’  ou embourgeoisement du quartier. Et pourtant quand je regarde autour de moi, je cherche toujours la bourgeoisie et ses manifestations d’opulence. Je remarque surtout, encore et toujours la misère humaine, une misère humaine sans commune mesure avec celle qu’on peut retrouver dans la plupart des quartiers ou banlieues de Montréal. Le thème est encore revenu dans le débat sur MaTV mercredi dernier entre Manon Massé, candidate de Québec Solidaire et Louis-Alain Robitaille, porte-parole du collectif des Carrés roses, à propos de la violence dans le quartier. C’est Manon Massé qui a dénoncé la ‘gentrification’ du quartier qu’elle a observée, dit-elle, depuis l’époque où elle y était travailleuse communautaire, dénonçant au passage la hausse dramatique des loyers dans ce secteur qui était à mon arrivée un des moins chers à Montréal.

Le mythe de l’embourgeoisement

Quand on regarde les indices socio-économiques du quartier, la théorie de l’embourgeoisement est largement un mythe. Tous les indices démontrent que le quartier demeure l’un des plus pauvres à Montréal, au Québec et au Canada. Il demeure un quartier de locataires où le taux de propriétaires est largement inférieur à la moyenne montréalaise. Le thème de la ‘gentrification’ emprunté aux réalités de certains quartiers centraux de grandes métropoles comme Paris, Londres ou New York colle mal à la réalité d’une petite métropole comme Montréal. Le Village n’est pas Greenwich Village ou le Marais. Fort heureusement, la vigueur du réseau communautaire des années 1970 a fait obstacle à l’embourgeoisement. Les coopératives d’habitation, les OBNL d’habitation comme Interloge, les logements sociaux ont contribué à freiner le phénomène.

De la misère au ‘décapage’

Dès mes premiers contacts avec ce quartier, j’y ai vu des conditions de vie impensables ailleurs à Montréal. Quand mon frère aîné travaillait dans un Projet d’initiative locale rue Champlain au début des années 1970, nous avions rendu visite à une dame qui vivait dans la plus grande misère dans un logement de fond de cour, ces anciennes écuries, où le plancher était en terre battue, une réalité inimaginable pour moi qui avais grandi à Rosemont. Quand je me suis installé quelques années plus tard, jeune étudiant, sur cette même rue, nous voyions d’un bon œil de nombreux gais acheter et rénover de belles vieilles maisons à mansardes du faubourg et les revamper pendant que certains, non sans préjugé contre cette nouvelle population du quartier, s’en inquiétaient et dénonçaient cette ‘petite-bourgeoisie décapante’ qui ‘volait’ le quartier.

Un urbanisme de mixité sociale du XIXe siècle

En y habitant, j’ai découvert et apprécié l’architecture bien particulière de ce quartier bâti principalement au XIXe siècle, une denrée rare à Montréal. En visitant une amie de cégep, j’ai découvert à la fin des années 1970 ces grands appartements sur deux étages aux étages supérieurs des duplex, l’inverse de ce qu’on trouve ailleurs à Montréal. Car au XIXe siècle, les gens qui avaient plus d’argent préféraient vivre au-dessus de la rue et de sa poussière, des portes cochères… et des écuries. Les duplex ou triplex typiques des quartiers centraux de Montréal, avec les logements principaux au rez-de-chaussée, datent en effet du XXe siècle avec l’apparition de l’automobile.

Ces logements pour familles aisées, comme les belles demeures recouvertes de pierre de taille qui se concentrent autour des églises ou autres bâtisses religieuses, témoignent que lorsque le quartier a été urbanisé, avant l’automobile, la mixité sociale était la norme dans les quartiers montréalais. Par contraste, plus on s’éloigne des églises dans le quartier, plus les résidences sont modestes, ouvrières, souvent basses et en brique. Dans le Village, en se promenant, le long de la rue Sainte-Rose, en explorant la ruelle Dalcourt, on replonge dans ces réalités anciennes. Cet urbanisme témoigne d’une époque où  les faubourgs étaient bâtis comme les villages avec les élites élisant domicile près de l’église ou près de la rue principale car les déplacements se faisaient encore très  largement à pied.

L’exode vers les nouveaux quartiers au XXe siècle

Cette réalité s’est transformée avec l’automobile et les transports publics. Il devenait alors possible de vivre loin de ces quartiers centraux pollués par l’industrialisation. Dans le Faubourg Québec, l’actuel Village, l’exode des élites s’est amorcé vers le Plateau  à la fin du XIXe du siècle et s’est accéléré au début du XXe siècle comme en témoigne la richesse des résidences du carré Saint-Louis, de la rue Sherbrooke ou de la rue Saint-Hubert, alors un quartier nouveau. Une modeste couturière comme ma grand-mère Gagnon qui a toujours vécu sur le Plateau au début du XXe siècle jusqu’à ce que ses enfants se marient et poursuivent le mouvement vers les nouveaux quartiers… de Rosemont, avait conscience des meilleures  conditions de vie de ce nouveau quartier et comme les montréalaises de cette époque, elle parlait avec dédain du Faubourg Québec où mon arrière-grand-père s’était pourtant installé en quittant son village du Sault-au-Récollet à la fin du XIXe siècle. Le faubourg s’est alors radicalement prolétarisé et avec la désindustrialisation de la seconde moitié du XXe siècle, il s’est transformé de quartier ouvrier pauvre en quartier miséreux, surtout en tenant compte des nouveaux standards de vie d’après-guerre.

gay aires libres Village MontréalL’accusation cache souvent une homophobie primaire

Je relate tout ceci pour expliquer qu’à mes yeux le mouvement amorcé dans le dernier quart du XXe siècle, avec  l’installation de la communauté gaie, des étudiants, des employés des nouvelles institutions du quartier, de la Cité des Ondes, des grands hôpitaux,  du Quartier latin, est un renouveau qui n’a rien à voir avec l’embourgeoisement, mais avec le retour d’une mixité sociale disparue au XXe siècle.

Bien sûr, à travers ce processus le quartier est devenu beaucoup moins abordable, mon loyer a décuplé en 35 ans, alors que le salaire minimum a été multiplié par cinq. Mais tout cela a bien plus à voir avec les nouvelles fonctions socio-économiques du quartier et avec la tendance générale des prix de se rajuster à la nouvelle réalité de couples où les deux partenaires travaillent qu’avec un mythique embourgeoisement. 

Pour tout dire, une des choses qui m’agacent le plus avec cette accusation de ‘gentrification’ associée depuis le début à l’arrivée de la communauté gaie , accusation qui cache souvent une homophobie primaire, c’est que je l’entends rarement à propos du quartier voisin, le Plateau. Dans quelques jours, ça fera 25 ans que mon père est décédé après être retourné vivre dans ce quartier où il était né et avait grandi.  Si un quartier a radicalement changé à Montréal, c’est bien le Plateau. Que reste-t-il du quartier ouvrier où Michel Tremblay a grandi et situé l’action de ses pièces phares? Que reste-t-il du Plateau où mon père a grandi et fini ses jours? Où sont passées les familles ouvrières encore nombreuses il y a 25 ans? Alors d’entendre les bobos du Plateau et notre intelligentsia qui y pullule, dénoncer la ‘gentrification’ du Village, les entendre venir nous faire la morale quand nous dénonçons la dégradation du tissu social de notre quartier, ça me fait sourire.