Les minorités sexuelles et la Charte: MANON MASSÉ À LA DÉFENSE DE LA POSITION HÉTÉROSEXISTE DES ‘INCLUSIFS’

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Depuis le début du débat sur la laïcité, les soi-disant ‘Inclusifs’ ont ignoré les préoccupations légitimes des minorités sexuelles eu égard au retour du religieux dans la sphère publique. Leur ’inclusion’ ne prend en compte que les minorités religieuses et ethniques. Ce faisant, ils tentent de présenter le projet de Charte comme oppressif et discriminatoire. Ils omettent évidemment de parler des discriminations dont la plupart des religions, majoritaire ou minoritaires, sont porteuses. Tout est fait pour tenter de présenter les femmes comme choisissant librement le port de signes religieux porteurs de discrimination. Quant aux minorités sexuelles, ils font de leur mieux pour éviter de parler de la rupture du principe de neutralité religieuse que crée le port de signes de religions la grande majorité du temps homophobes et transphobes, de l’obstacle que cela crée dans l’accès égal et respectueux aux services pour les LGBT. Ils ont poussé l’audace, comme l’a fait le philosophe Michel Seymour en Commission parlementaire, jusqu’à prétendre que ce sont les personnes LGBT qui devraient être éduquées à ne pas entretenir de préjugés face aux ‘croyantes’ des différentes religions, face auxquelles il ne faudrait pas se poser de questions sur l’homophobie inhérente aux croyances qu’elles affichent fièrement, ce qui est le comble de l’absurdité.

Pour y parvenir, les ‘Inclusifs’ tenant comme la droite politique de la ‘laïcité ouverte’, un concept qui incidemment origine de penseurs catholiques, minimisent l’homophobie religieuse. Le subterfuge est simple : si je connais des personnes croyantes qui sont contre l’intégrisme ou pour les droits LGBT, l’homophobie religieuse vient de disparaître comme par magie, et on ne doit plus en tenir compte.

C’est exactement l’argument que m’avait servi en 2009 Cynthia Kelly, déléguée de la circonscription d’Outremont, après que j’eus présenté la position adoptée dans Ste-Marie-Sainte-Jacques (SMSJ) contre le port de signes religieux au congrès de Québec solidaire (QS). J’avais expliqué comment le port de signes religieux pouvait avoir un effet repoussoir sur les LGBT accédant aux services publics et déjà à l’époque j’avais expliqué que l’homophobie religieuse était protégée par l’article 319 du code criminel qui permet de tenir des propos haineux contre les LGBT à l’abri de la loi. La seule réponse des tenants de la laïcité ouverte à cet argument : Mme Kelly connaissait une synagogue qui marie les gais et lesbiennes… donc l’homophobie religieuse, ce n’est pas un problème! Aucune féministe n’oserait dire : ‘Je connais des hommes qui ne sont pas sexistes. Donc le sexisme n’est plus un problème.’ Mais quand il s’agit des LGBT, de tels sophismes hétérosexistes sont permis même au sein de la gauche féministe.

Manon Massé à la rescousse des ‘Inclusifs’

Cette approche hétérosexiste est encore plus navrante quand elle est reprise par une personne LGBT. C’est pourtant le même argument que reprend Manon Massé, la candidate ouvertement lesbienne de QS dans la circonscription de SMSJ, la circonscription du Québec comptant la plus forte communauté GLBT dans son article ‘Minorités sexuelles et intégrisme religieux : que nous propose vraiment la Charte?’ paru sur le Huffington Post. Les musulmanes et les catholiques qu’elle connait sont contre l’intégrisme. Donc, il n’y a aucun problème avec le port de signes religieux.

Évidemment, cet argument ne tient pas la route. L’homophobie religieuse est au Canada le dernier rempart légal majeur de l’homophobie. Parmi les religions professées au Québec, 98% déclarent une religion dont les préceptes sont homophobes, les seules exceptions significatives étant l’Église unie et quelques communautés juives réformées. Bien sûr, environ 80% des Québécoises et Québécois qui déclarent une appartenance religieuse, ne sont pas des pratiquants assidus. C’est ce qui fait que les droits reconnus en matière de rapports de sexe  se sont dégagés dans les dernières décennies des doctrines religieuses, principalement de la religion catholique théoriquement majoritaire.

Mais quand on parle des personnes croyantes assez convaincues pour porter des signes religieux ostentatoires sur leur lieu de travail et a fortiori de celles qui préfèreraient perdre leur emploi que de les enlever, il y a fort à parier que celles-ci se retrouvent davantage dans le 20% pratiquant, et que celles-ci se conforment le plus  souvent aux préceptes homophobes de leurs religions. Il y a bien sûr différents degrés d’homophobie, mais si les musulmanes et catholiques contre l’intégrisme sont si nombreuses comme Mme Massé veut nous le faire croire, qu’on m’indique où est l’église catholique  ou la mosquée la plus proche qui marie les lesbiennes? C’est bien beau de dire du bout des lèvres qu’on est contre l’intégrisme, mais qu’est-ce qui empêchent encore en 2014 les musulmanes et catholiques de célébrer des mariages entre personnes de même sexe? C’est seulement l’homophobie de leurs propres croyances religieuses.

À homophobie voilée

Pour notre gouverne, Mme Massé pourrait peut-être nous dire si parmi ces musulmanes qu’elle connait, il y a cette ‘féministe musulmane’ Asmaa Ibnouzahir que QS avait invité à prendre la parole lors de son assemblée publique du 20 octobre dernier sur son projet de charte de la laïcité? Si cette ‘féministe musulmane’ est contre l’intégrisme, elle a bien patiné (prétextant ne pas s’en souvenir) quand je lui ai demandé si elle partageait le point de vue de Tariq Ramadan mis en ligne en 2009 sur le site de Présence musulmane Montréal (dont elle était la coordonnatrice et représentante en 2007 et 2008) quelques jours après l’annonce d’une subvention gouvernementale pour combattre l’homophobie chez les communautés immigrantes. Dans ce texte, le maître à penser de cette organisation qui faisait une leçon de tolérance au peuple québécois lors de son passage à la Commission Bouchard-Taylor en 2007, disait qu’aucun courant de l’Islam ne pourrait accepter l’homosexualité. Sont-ce là des musulmanes contre l’intégrisme? Au moins, dans sa lettre ouverte N’ajoutons pas un voile au voile de 2009, Françoise David avait l’honnêteté intellectuelle d’admettre que les ‘féministes catholiques’ qu’elle a connues en 1995 dans le cadre de la marche Du pain et des roses ‘sont présentes activement dans tous les combats, se gardant parfois une réserve lorsqu’il s’agit d’avortement ou d’homosexualité, par exemple. Mais jamais elles ne votent contre le libre-choix, elles préfèrent s’abstenir.’

Je comprends que de telles admissions d’homophobie seraient aujourd’hui bien gênantes dans le cadre du débat sur le port de signes religieux par les employées de l’État.

L’art de dévier le débat

Ayant évacué la question, Mme Massé dévie le débat sur la lutte contre l’intégrisme, qui n’est pas la raison première du projet de Charte. Elle reproche au projet déposé par le gouvernement de diviser inutilement le peuple québécois et lui reproche de ne rien faire pour contrer l’intégrisme qui ne pourrait être combattu efficacement que par l’intégration socio-économique et l’éducation.

Tout d’abord, il est assez cocasse d’entendre Mme Massé dénoncer la division que crée ce débat. En 2009, elle était de celles qui se sont empressées de clore le débat à la Fédération des femmes du Québec pour adopter une position favorable au port de signes religieux à contre-pied de la position du Conseil du statut de la femme. Cette position a profondément divisé le mouvement féministe depuis.

De la même façon, au sein de Québec solidaire, Mme Massé s’est désolidarisé de la position de sa propre circonscription pour intervenir en faveur du port de signes religieux et appuyer la position de Françoise David lors du Congrès de 2009 où la question de la laïcité fut abordée… là aussi une position qui divise toujours les membres de QS et a mené à plusieurs démissions et départs.

Apparemment, c’est cinq ans après avoir adopté de telles positions à contre-pied des postions traditionnelles de la gauche et du mouvement féministe en faveur de la laïcité et critique des dogmes religieux sexistes et homophobes que Mme Massé réalise la ‘division’ que le débat engendre… et elle en blâme le gouvernement! Mme Massé aurait peut-être pu prêcher par l’exemple depuis cinq ans? Et réfléchir à ses prises de position qui placent aujourd’hui une partie de la gauche et du mouvement féministe à la remorque des positions de la droite religieuse.

Contrairement à ce que suggère Mme Massé, il est assez illusoire de penser qu’on puisse unir la gauche et la droite sur cette question comme sur la plupart des grands enjeux de société. Mais Mme Massé aurait certes pu contribuer à unir la gauche, les minorités sexuelles et le mouvement féministe sur cette question. C’est tout le contraire que ses actions ont prouvé.

Et si QS se regardait le nombril?

De la même façon, quand Mme Massé reproche au gouvernement de ne pas proposer l’abolition du financement public des écoles privées confessionnelles et de ne pas demander au gouvernement fédéral l’abrogation de l’article 319 du Code criminel pour contrer l’intégrisme, on est en pleine supercherie. Sur la question du retrait du financement public des écoles confessionnelles, est-il nécessaire de rappeler que le projet de Charte de QS déposé par Françoise David l’a exclu d’emblée? Pas besoin de faire un grand calcul et de la grande analyse politique pour savoir qu’une telle proposition à l’heure actuelle ne rallierait pas une majorité à l’Assemblée nationale.

Quant à l’abrogation de l’article 319 du Code criminel qui permet de tenir des propos haineux sur la base de croyances ou textes religieux, pour avoir défendu ce point de vue au sein de QS depuis 2009, je trouve carrément démagogique pour Mme Massé de l’invoquer. Premièrement, Françoise David elle-même lors du débat public sur le projet de charte de QS a admis en réponse à ma question ‘ne pas y avoir pensé’ et deuxièmement la seule proposition qui pourrait être débattue en ce sens dans les instances de QS en vue du prochain congrès vient de moi. Si Mme Massé croit en l’importance de la question, a-t-elle déposé cette revendication dans le mémoire qu’elle cosigne avec Alexa Conradi et 25 autres signataires au nom d’une ‘Association LGBT pour un Québec inclusif’ en Commission parlementaire? Le seul regroupement à ma connaissance à avoir présenté cette revendication en Commission parlementaire est LGBT pour la laïcité dont je suis président et que Mme Massé tente de contrecarrer avec son association fantôme.

Nager en pleine contradiction

Combattre l’intégrisme par l’éducation, comme le soutient Mme Massé, est bien sûr une tâche primordiale. Mais Mme Massé ne voit-elle pas la contradiction de combattre l’intégrisme en éducation tout en banalisant l’expression de religions homophobes en permettant au personnel enseignant d’en porter les signes les plus ostentatoires? Quelle crédibilité aura le personnel affichant ces signes religieux pour critiquer les aspects discriminatoires des religions?

Quant à la prétention groucho-marxiste (car elle tient davantage de Groucho que de Karl Marx) constamment ressassée par les ‘Inclusifs’ à l’effet que c’est l’intégration socio-économique et l’accès à un bon emploi qui est la meilleure garantie pour contrer l’intégrisme, est-il nécessaire de rappeler que la province au Canada qui compte la droite religieuse la plus active, l’Alberta, est aussi la province la plus riche et dont le taux de chômage est le plus bas? Il n’y a pas d’équation entre exclusion socio-économique et intégrisme. L’intégrisme se nourrit aussi des privilèges socio-économiques comme  en témoigne le Tea Party de la droite américaine.

Chose certaine, ce n’est certainement avec de tels sophismes et avec de la démagogie qu’on combat l’intégrisme et l’obscurantisme religieux. La grande force de la pensée rationnelle des Lumières qui a jeté les bases de nos sociétés démocratiques et qui les a tirées de l’obscurantisme religieux, est de reposer sur les faits et sur la science. Pas de les occulter et de les travestir.

La Charte, un pas en avant

En affirmant la laïcité  et la neutralité religieuse de l’État, en établissant des limites aux accommodements religieux, en imposant un devoir de réserve religieux aux personnels de l’État, le projet de Charte raffermit le caractère laïc de l’État québécois et le rend moins perméable au retour du religieux. Ce n’est pas encore le parachèvement de la laïcité de l’État, beaucoup de travail reste à faire pour contrer l’intégrisme et éduquer au respect des droits humains dont les droits LGBT, mais c’est un pas en avant.

Quand j’entends le ministre Drainville revenir constamment à la charge en commission parlementaire et confronter ceux et celles qui prétendent que le port de signes religieux ne pose aucun problème en leur rappelant l’effet dissuasif (je dirais l’effet Vade retro Satanas) que cela peut avoir dans l’accès aux services pour les personnes LGBT, je me convaincs chaque jour un peu plus  que nous sommes dans la bonne voie, que pour une fois on nous considère comme des êtres humains égaux en droits et dignes de respect dans l’établissement d’un cadre de vivre ensemble. C’est une occasion qu’une certaine gauche vient totalement de manquer de se positionner comme la défenseure des droits LGBT.