Lettre ouverte à Amir Khadir: ET SI ON PARLAIT DE DIVERSITÉ SEXUELLE?

Par  |  Aucun commentaire
Bernard-DrainvilleEn réponse à la lettre ouverte d’Amir Khadir à Bernard Drainville
LETTRE OUVERTE À AMIR KHADIR
Et si on parlait de diversité sexuelle?

Cher Amir,


J’ai lu avec intérêt ta lettre à Bernard Drainville à propos du débat actuel sur le projet de loi 60 et comme le thème de la diversité y occupe une place centrale, je ne peux que me sentir directement interpelé. Tu me diras qu’avec un nom comme André Gagnon je fais plutôt partie de souches très anciennes de notre nation, de cette majorité homogène aux racines uniquement françaises (ce qui est un mythe) qui a souvent de la difficulté avec la diversité, mais toute ma vie m’a amené à valoriser la diversité qui est pour moi une valeur centrale de mon humanisme.

Une éducation antiraciste ouverte à la diversité

J’ai eu la chance de naître de parents québécois, on disait canadiens-français à l’époque, qui ont vécu leur vingtaine durant la Seconde guerre mondiale et ses lendemains. De cette expérience bouleversante, ils nous ont, mes frères, sœurs et moi, éduqué dans le rejet du racisme sous toutes ses formes. Mon père, pourtant un homme conservateur qui était comptable agréé, une profession où les ‘Canadiens-français’ étaient rares à cette époque, avait beaucoup de clients juifs. Il était aussi un fan de Jackie Robinson et n’avait de cesse de dénoncer la ségrégation raciale existant encore aux É-U. Ma mère pour joindre les deux bouts avait loué notre sous-sol en 1967 pour LogeExpo et nous avons accueilli des visiteurs venus des quatre coins du monde dont un Éthiopien et un Martiniquais qui ont été si bien accueillis chez nous, traités comme des membres de la famille, qu’ils sont restés l’un au Canada, l’autre au Québec.
Même si j’habitais un quartier francophone de l’Est, j’ai côtoyé depuis ma tendre enfance des gens aux origines multiples. Nos voisins immédiats étaient un heureux mélange aux origines trinidadiennes, italiennes et irlandaises et leurs douze enfants étaient l’expression même du métissage de ces origines. J’ai aussi côtoyé dans mon quartier des anglophones, des gens originaires d’Italie, de Pologne, d’Ukraine, d’Irlande, d’Haïti.
J’ai aussi connu le racisme. Le seul conflit que nous avions, était avec ces anglophones, blancs, protestants et d’origine anglo-saxonne qui se voyaient comme supérieurs à nous et qui nous méprisaient comme Québécois, et refusaient d’apprendre notre langue et répandaient cette haine envers nous dans les communautés immigrantes qui s’anglicisaient. C’était avant la loi 101 et au temps des écoles confessionnelles, on venait à peine de mélanger les filles et les garçons dans les classes. Nos classes mixtes étaient incroyablement francophones, blanches et catholiques et le moindre nom qui n’était pas français ou francisé, était exotique, résultat de cet apartheid allégé que le colonisateur britannique a instauré en divisant les communautés selon la religion et la langue.

Témoin de la discrimination vécue par les femmes

J’ai eu la chance aussi d’avoir une mère qui a dû difficilement se défaire de la soumission inculquée aux femmes par la morale catholique pour reprendre son identité et sa vie en mains. Quand je l’ai connue, maman était Mme Roger Gagnon. Elle est devenue progressivement Mme Gisèle Gagnon, Mme Gisèle Taillefer-Gagnon et finalement de Mlle avant d’être mariée, elle est devenue Mme Gisèle Taillefer. Dans les changements de son nom, j’ai vu l’évolution du statut des femmes au Québec, la lutte des femmes pour se défaire de la domination de leurs maris et des autorités religieuses. Elle a été et est toujours pour moi une grande source d’inspiration pour me battre pour la justice sociale et pour défendre son héritage, un amour inconditionnel de la vie, des êtres humains et ce avec toutes nos différences.

Issu de la Révolution tranquille

J’ai aussi vécu la Révolution tranquille autour de la table de cuisine où mes frères qui comptent plusieurs amis autrefois felquistes affrontaient les idées conservatrices de mon père unioniste. De leurs sympathies à gauche, ma première implication a été de traduire bénévolement les Documents secrets de l’ITT rendus publics par le gouvernement Allende qui dévoilaient les complots de la CIA pour le renverser ‘en versant le sang’. À travers mon implication dans des mouvements de solidarité internationale, j’ai perfectionné mon espagnol. J’ai appris quelques mots de créole au contact de collègues de travail quand j’étais étudiant. Et plus tard, j’ai appris l’italien en travaillant dans les quartiers italiens de Montréal. Je t’ai connu dans la classe d’un de mes profs aux origines diverses au Cégep du Vieux-Montréal, un Haïtien qui est devenu informellement le parrain de mon fils (car celui-ci n’est baptisé dans aucune religion).
Comme beaucoup de jeunes de ma génération, j’ai été éduqué dans la religion catholique que j’ai abandonnée rapidement pour devenir athée en prenant conscience des discriminations que cette religion porte, notamment contre les femmes. En étant athée, je n’ai jamais eu de difficulté en soi à travailler avec des gens de différentes religions puisque je n’en professe aucune. Mon seul problème a été et est avec les discriminations dont sont porteuses la plupart des religions au-delà des belles paroles ‘d’amour et de paix’’ et avec l’adhésion aveugle à des dogmes inexplicables qui ferme la porte à toute discussion, ce qui est contraire à la liberté de pensée et à la liberté d’expression que j’ai durement acquises.

Briser l’ethnocentrisme

Cette ouverture à la diversité et à la solidarité internationale m’a amené à m’imposer de prendre une majorité de cours dans mon bacc en histoire en ‘civilisations non-occidentales’ dans la volonté expresse de me défaire de la vision eurocentriste qui domine cette discipline. Il était pour moi inconcevable d’obtenir un bacc en histoire et de ne connaître que l’histoire de l’Occident et de son expansion dans le monde via le colonialisme, l’impérialisme et le néo-colonialisme. Et j’en suis très heureux. En étudiant l’histoire de nos Premières nations et des civilisations précolombiennes, de l’Amérique latine, celle de l’Afrique, de la Chine, du Japon, du monde arabe (dans la maigre banque de cours offerte alors à l’UQÀM), mais aussi des femmes et de la diversité sexuelle, j’ai fait éclater ma vision du monde d’inspiration marxiste.
Comme représentant étudiant, j’ai milité pour qu’il soit obligatoire de faire au moins un minimum de cours dans ce fourre-tout qu’étaient les ‘civilisations non-occidentales’. Depuis cette époque, je répète à qui veut m’entendre qu’un des aspects évidents de l’ethnocentrisme de l’histoire enseignée en Occident, c’est cette croyance naïve que les richesses des civilisations gréco-romaines nous auraient été transmises via le Moyen-Âge européen et chrétien jusqu’à la Renaissance en occultant pourquoi nous sommes passés des chiffres romains aux chiffres arabes. Je suis bien conscient de cette vieille hostilité au monde arabo-musulman qui est dans notre héritage chrétien.

La diversité sexuelle de la vie

Ma vie m’a finalement ouvert à la diversité sexuelle, en découvrant sur le tard dans une société où c’était encore un tabou, mon attraction sexuelle pour les hommes. Comme celle-ci n’est pas absolue, j’ai aussi eu un fils dans une relation hétérosexuelle et j’ai aujourd’hui le bonheur d’être grand-père d’une charmante fillette à qui je souhaite léguer un Québec qui progressera dans la voie de l’égalité tout en protégeant la liberté, fier de son identité, fier de sa diversité et ouvert sur le monde.
Depuis vingt ans, je me suis impliqué dans la communauté LGBT car j’ai pris conscience à travers ma propre sortie de comment l’homophobie était et est encore largement présente même dans des milieux qui se veulent progressistes. À travers cette expérience, ma culture de diversité s’est renforcée et après avoir habité Québec pendant quelques années, une ville pas mal homogène par sa population, je suis revenu à Montréal avec cette conviction profonde que la culture de diversité dans laquelle nous vivons dans cette métropole est une grande richesse.

Mon adhésion à Québec Solidaire

Tout ceci m’a amené à adhérer à Québec Solidaire car ce parti dès son fondation en 2006, sous l’insistance d’une militante lesbienne, s’est engagé à ‘mener une lutte conséquente contre l’homophobie’, comme il s’est engagé à mener à terme le processus de laïcisation de l’État.
Je vous ai invité Manon Massé et toi dès 2007 à rencontrer la communauté LGBT. J’ai amené et fait adopter à travers mon implication plusieurs propositions engageant QS dans la lutte contre l’homophobie non sans faire face à une résistance au mieux passive.

L’hétérosexisme, ma déception

Je dois te dire quand je te lis, quand je lis Françoise David comme les soi-disant ‘Inclusifs’ parler de la diversité en ne la déclinant que par le sexe, l’origine ethnique et la croyance, je suis profondément déçu et ça m’amène en remettre cette adhésion en question. La diversité sexuelle est aussi d’orientation et d’identité de genre. Et cette vision vous fait cruellement défaut dans l’actuel débat sur la Charte. Je devrais parler d’hétérosexisme devant une telle approche. Pour moi, il est impossible de parler de diversité sans parler de diversité sexuelle. Ce serait absolument contraire au drapeau arc-en-ciel qui la symbolise et que je chéris, et qui me relie dans une solidarité internationale à mes frères et sœurs qui souffrent et se battent pour leurs droits à travers le monde, le plus souvent comme résultat de l’homophobie religieuse qui est encore et aussi la loi dans tous ces pays où l’État et la religion ne font qu’un, encore très, très nombreux sur cette planète.

De la déception à la révolte

De cet élément de diversité, ta lettre à Bernard Drainville fait cruellement défaut. C’est d’autant plus troublant qu’après Sainte-Marie-Saint-Jacques, la circonscription que tu représentes est probablement la 2e circonscription comptant le plus de personnes LGBT au Québec. Et quand je vois Québec solidaire mettre en ligne le témoignage de Michel Seymour devant la Commission parlementaire, un Michel Seymour dont les affinités avec QS sont connues, où il dit que si une personne LGBT a un malaise devant le voile, un symbole d’une religion tristement homophobe, c’est parce que nous n’avons pas été éduqués à comprendre que cette personne n’adhère pas nécessairement aux expressions les plus extrêmes de sa foi, ma déception se transforme en révolte.
Toi qui connais les religions musulmanes, peux-tu m’en nommer un seul courant qui ne condamne pas l’homosexualité? Peux-tu me nommer une seule mosquée au Québec où on marie des personnes de même sexe? Je peux en nommer quelques unes pour les religions chrétiennes ou juives, mais pour les divers courants de l’Islam, aucun, aucune. Alors dis-moi, Amir, où est notre ignorance? Où est notre préjugé?
Bien sûr, il y a des personnes croyantes qui ne sont pas homophobes, mais essayer de nous faire croire que celles-ci sont légion parmi les personnes qui adhèrent aussi ardemment à des religions virulemment homophobes au point d’en porter des symboles distinctifs, c’est déformer de façon honteuse la réalité. Je suis allé, moi, interroger les femmes qui marchaient avec les intégristes musulmans le 16 septembre dernier contre la Charte. Et ce n’est pas ce que j’ai vu. Leur malaise avec l’homosexualité était évident.
Ce n’est pas non plus ce que j’ai entendu de la bouche de cette ‘féministe musulmane’ que QS avait invité à son débat sur la charte et qui a louvoyé pour ne pas répondre vraiment à ma simple question à savoir quelle était sa position sur l’homosexualité. Une assemblée à laquelle Michel Seymour aussi était présent.
Prétendre que ces symboles manifestant la foi en des religions la plupart du temps homophobes ne constituent pas un obstacle à l’accès plein et entier des personnes LGBT aux services gouvernementaux, c’est vivre au Pays des Merveilles ou pire encore banaliser les situations négatives dans laquelle cette rupture de la neutralité religieuse de l’État nous placent. J’y vois clairement un double standard et une discrimination à notre égard. J’entends dans tes paroles tous les inconvénients que l’interdiction pourrait poser à certaines personnes, mais c’est le silence total sur les inconvénients que le port de signes religieux pose aux citoyennes et citoyens LGBT notamment.

Votre silence face à l’homophobie religieuse

Surtout quand on sait tous les privilèges dont jouissent ces religions au Canada, entre autres d’être au-dessus de la loi pour tenir des propos homophobes et perpétuer ce dernier rempart de l’homophobie qu’est l’homophobie religieuse comme le prévoit l’article 319.3.b du Code criminel. Je ne t’ai jamais entendu là-dessus, ni toi, ni aucun porte-parole de Québec Solidaire. Pourtant, il me semble que ce serait une condition minimale du ‘vivre ensemble’ dont QS se réclame que tous les citoyens et citoyennes soient égales dans leur liberté d’expression, que les dogmes religieux cessent d’être au-dessus des protections contre la propagande haineuse?
Répond-moi à cette simple question : un homme gai iranien ayant fui son pays à cause de la persécution dont il fait l’objet sous le régime des Ayatollahs, sera-t-il à l’aise de parler de sa réalité homosexuelle devant une infirmière ou médecin voilée? Son malaise sera-t-il dû à une mauvaise éducation ou à des préjugés?
Je sais, vous allez me répondre que l’important, c’est que l’employé ou l’employée de l’État agisse sans discrimination. Mais ce que vous omettez de dire, c’est pour qu’on se rende vraiment jusque là, il faut que le citoyen ou la citoyenne ose en parler. Je t’invite à relire le rapport du Groupe mixte de travail sur l’homophobie réalisé sous la responsabilité de la CDPDJ. Il en ressort très clairement qu’’Étant donné la prégnance de la morale religieuse, les personnes homosexuelles sont demeurées longtemps dans l’ombre. La doctrine religieuse servait alors de caution à leur stigmatisation.’’ C’est écrit dès les premières lignes du rapport. Ce rapport parle aussi des difficultés qu’ont les LGBT originaires du Moyen-Orient à vivre ici leur sexualité à cause de possibles crimes d’honneur dans leurs pays d’origine, une situation à laquelle tu seras certainement sensible. Et la conséquence, c’est qu’encore aujourd’hui à cause des discriminations encore bien présentes, la nette majorité des personnes LGBT hésitent, évitent de parler de cet aspect pourtant fondamental de leur vie à tous et chacun. Ce que le port de signes de religions résolument homophobes ne peut qu’accentuer dramatiquement. Si je peux faire un parallèle, comment se sentirait une femme noire devant un fonctionnaire arborant un tatouage du pouvoir blanc?

Une position conséquente avec la diversité

Aussi, c’est pourquoi en tenant aussi compte de cet aspect de la diversité qu’est la diversité sexuelle, je crois que la seule position conséquente, qui concilie la liberté des uns et des autres, c’est l’interdiction du port de signes religieux. Ça n’empêche personne de vivre sa foi et de pratiquer sa religion. Il faut cesser de se mettre la tête dans le sable. La plupart des religions pratiquées au Québec sont porteuses de discriminations, contre les femmes, contre les minorités sexuelles et ceci est incompatible avec une société qui valorise la diversité. Comme membre d’une communauté particulièrement discriminée par les religions, je ne peux me sentir respecté et accueilli dans ma dignité et mon intégrité quand on arbore sa foi en une religion homophobe. Je dois me poser immanquablement des questions que je ne devrais pas me poser en accédant aux services gouvernementaux.
Amir, dis-moi sérieusement si ceci fait de moi un ‘xénophobe’ et un ‘raciste’, des accusations dont m’affublent plusieurs militants et militantes soutenant ta position dans QS? QS par ta voix et celle de Françoise David réclame un débat respectueux. Il faudrait bien qu’il ait commencé et se poursuive sans de telles accusations sans fondement de la part de ceux et celles qui soutiennent votre position au sein de QS.
Oui, le Québec sera dans sa diversité, mais cette diversité doit aussi inclure la diversité sexuelle. Je suis déjà fier de vivre dans cette courte liste de nations ouvertes à la diversité sexuelle. Dont les plus grands artistes sont ouvertement gais, lesbiennes, dont les auteurs et auteures mettent régulièrement en scène les réalités de la diversité sexuelle. Je ne voudrais certainement pas que nous revenions en arrière parce que nous cèderons devant ceux et celles qui veulent placer leurs dogmes religieux au-dessus ‘des lois des hommes’. Car c’est de ça dont il est véritablement question ici. Et de rien d’autre.

André Gagnon