20 ans de la Table au CQGL

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divEn avril, le Conseil québécois des gais et des lesbiennes (CQGL) célébrait son 20e anniversaire. De la Table de concertation des lesbiennes et des gais du Grand Montréal au Conseil, que de chemin parcouru en une génération sur la voie de l’égalité, mais aussi combien de combats encore à mener. Les plus jeunes ne connaissent pas tout le combat qu’il a fallu mener pour obtenir l’égalité en droits dont jouissent aujourd’hui gais, lesbiennes et bisexuelles, mais une égalité juridique encore à conquérir pour les trans, et une égalité sociale qui reste toujours à conquérir.

De l’illégalité à l’égalité

Il suffit de se rappeler qu’au moment de la création de la Table à l’initiative de militants et militantes comme Roger LeClerc, Michael Hendricks, Gloria Escomel, Irène Demczuk et tant d’autres, l’interdit de discrimination inclus dans la Charte québécoise des droits et libertés en 1977 excluait nommément la reconnaissance de droits égaux pour les couples de même sexe, ne parlons ni de l’union civile, ni du mariage ou d’adoption. La communauté GLBT était elle-même assez discrète dans la métropole et les autres grandes villes du Québec. Le Village n’en était encore qu’à ses balbutiements et aucun bar ne s’ouvrait sur la rue. On préférait encore se rencontrer à l’abri des regards indiscrets derrière des vitres teintées ou miroir. Il n’existait aucun événement de fierté significatif. Alors que le SIDA décimait notre communauté, la création de la Table est arrivé à un moment opportun au moment où le militantisme relancé par Act Up contre la discrimination et la violence envers les gais, rejoignait le combat autonome des lesbiennes ouvertes à la coopération avec le mouvement de libération gaie. Ce rassemblement des forces militantes gaies et lesbiennes annonçait les ‘Gay Nineties’ comme les Américains ont baptisé cette décennie d’affirmation.

Il revient à des leaders déterminés d’avoir amorcé ce grand mouvement pour nous sortir définitivement du placard. La Table obtint habilement la tenue d’audiences publiques de la Commission des droits de la personne sur la violence et la discrimination envers les gais et lesbiennes à l’automne 1993. Le rapport De l’illégalité à l’égalité rendu public en 1994 a ouvert la voie à l’accession progressive à l’égalité en droits par la reconnaissance d’abord des droits des conjoints de même sexe, puis l’union civile et les nouvelles règles de filiation. Le combat mené en parallèle par des militants de la première heure de la Table comme Michael Hendricks, avec d’autres activistes à travers le Canada, a mené une décennie plus tard à des victoires devant les tribunaux canadiens qui invalidèrent la définition hétérosexiste du mariage et ouvrirent la voie au mariage pour tous et toutes.

Cette lutte ne s’est pas faite sans une lutte interne au sein de notre communauté contre les tendances qui hésitaient à mener la lutte jusqu’au bout et qui préféraient se contenter de la reconnaissance des unions de fait ou de l’union civile.

De l’égalité juridique à l’égalité sociale?

En 2004, les derniers États Généraux organisés par la Table de concertation avant sa transformation en CQGL amorcèrent le combat pour l’égalité sociale en exigeant de l’État qu’il s’engage et soutienne la lutte contre l’homophobie. Ce faisant, la Table faisait écho à une préoccupation existante depuis le début de son action face à la non-reconnaissance de la pertinence de notre action communautaire contre une discrimination qu’on n’osait pas nommer. Cette nouvelle bataille s’amorçait à un moment où pour nombre d’entre nous comme dans la population en général le sentiment largement répandu  était  que la lutte était terminée et que l’égalité sociale n’était plus qu’une question de temps. Après les grands progrès de la première décennie de la Table, les progrès se firent ainsi plus lents.  

À l’échelle canadienne l’élection des Conservateurs relève certes d’un ressac entre autres contre nos avancées. L’adoption par le gouvernement du Québec d’une politique et d’un plan d’action contre l’homophobie marque un progrès, mais nos organismes attendent encore presque dix ans plus tard des moyens concrets et substantiels pour soutenir la lutte contre l’homophobie. Malgré l’égalité en droits, le projet de Carrefour Arc-en-ciel à Montréal est mort et enterré et les organismes de la plupart des régions du Québec ne reçoivent toujours aucun soutien significatif. Le ministre Fournier reconnaissait lui-même en annonçant en 2011 son plan d’action qu’il ne répondait selon sa propre évaluation qu’à 20% des besoins…  La promesse du PQ d’une ‘véritable politique de lutte contre l’homophobie’ n’a rien changé à cette situation. Quand s’occupera-t-on de l’autre 80%?

J’ai osé poser la question au ministre responsable de la lutte contre l’homophobie, Bernard Saint-Arnault lors de la conférence de presse annonçant la campagne télévisuelle contre l’homophobie en mars. Il m’a évidemment répondu que vu l’état des finances publiques, il ne pouvait faire mieux pour l’instant tout en reconnaissant en marge de la conférence de presse que les questions relevant des droits humains fondamentaux ne devraient pas être soumises à ces considérations. Je fus alors plus surpris d’entendre encore une fois certains de nos représentants me dire qu’il fallait régler une question à la fois, au moment approprié…

‘’L’homophobie la plus dangereuse, c’est l’homophobie intériorisée, car c’est elle qui nous empêche de revendiquer l’égalité’’ 

Daniel Borrillo, auteur du Que sais-je? sur L’homophobie

Je me suis alors souvenu de la réponse éclairée de Daniel Borrillo, l’auteur du Que sais-je? sur l’homophobie quand je lui avais demandé quelle était l’expression la plus dangereuse de l’homophobie. Alors qu’il identifiait différentes expressions de l’homophobie dans son ouvrage (libérale, religieuse, nazie, etc.), il m’avait répondu : ‘’L’homophobie la plus dangereuse, c’est l’homophobie intériorisée, car c’est elle qui nous empêche de revendiquer l’égalité’’ C’est en effet cette homophobie ambiante que nous avons intériorisée qui nous amène à trouver normal de ne pas être traités de façon égale. C’est elle qui nous ralentit depuis toujours dans la lutte contre l’homophobie et pour l’égalité.

C’est elle qui faisait hésiter plusieurs d’entre nous d’étendre la lutte pour nos droits à la pleine égalité plutôt qu’à un succédané. C’est elle encore aujourd’hui qui nous demande de patienter jusqu’ à ce que les Conservateurs perdent le pouvoir ou pire encore qui considère ‘normal’, comme ‘un grand progrès’’ qu’on ne réponde au Québec qu’à 20% des besoins minimaux identifiés. Si nous nous considérons vraiment égaux, pourquoi donc acceptons-nous d’être traités avec autant de légèreté ou carrément discriminés? Quand secouerons-nous cette fausse impression que l’égalité est acquise?