À la mémoire de Michel Marchand, médecin de sidéens – 1947-1993

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michel marchand

Le 25 janvier 2013 marque le 20e anniversaire du décès de Michel Marchand, médecin de sidéens à l’époque où cette infection n’était pas contrôlée comme elle l’est aujourd’hui. Michel est lui-même décédé des suites du sida.

Je suis Pierre Marchand, le frère jumeau de Michel. J’aimerais ramener à la mémoire du public le souvenir d’un homme qui, dans l’ombre, a fait plus que ce qu’on peut imaginer pour améliorer le sort médical des hommes homosexuels en particulier, et des minorités sexuelles en général.

Michel Marchand, pionnier d’une approche d’ouverture pour briser l’isolement des personnes infectées

L’intérêt de Michel Marchand envers le traitement des infections sexuellement transmissibles (IST) remonte à loin.

Mettez-vous à la place d’un jeune médecin homosexuel pratiquant à la clinique médicale de La Cité, à Montréal. Nous sommes dans le milieu des années 1970. Mon frère est dans le placard et ses patients aussi. Il voit bien que certains de ceux qui le consultent sont homosexuels. Mais il ne sait pas comment aborder la question avec eux.

Il faut savoir qu’à l’époque, la plupart des médecins considéraient tous leurs patients masculins comme étant hétérosexuels. Et il était extrêmement difficile, voire inenvisageable, pour un patient d’oser révéler son homosexualité à son médecin. Mon frère m’a expliqué que cela pouvait avoir des conséquences dangereuses. Un exemple ? Un médecin de l’époque pouvait rater un diagnostic de gonorrhée dans la gorge d’un patient masculin : en raison de l’homophobie latente qui régnait alors, ce médecin ne pouvait s’imaginer qu’un homme puisse attraper une infection à la suite d’une pratique sexuelle considérée comme essentiellement féminine…

Il a fallu des médecins comme mon frère pour faire ce genre de réflexion. Et puis un jour, Michel en a eu assez. Comme il me l’a confié à l’époque, avec une animation et une passion qui l’ont marqué jusqu’à sa mort, il a décidé de « faire quelque chose ».

Premièrement, il est lui-même sorti du placard dans son milieu de travail. Rappelez-vous que nous étions en 1976. Ensuite, il a mis en place une approche et des méthodes pour faire comprendre aux homosexuels de l’époque qu’ils pouvaient s’exprimer librement avec leur médecin. En quelques mois, la clientèle homosexuelle de Montréal a trouvé sa voix dans une clinique médicale. Ce fut à proprement parler une révolution.

C’est grâce à des pionniers comme mon frère que les jeunes Montréalais d’aujourd’hui trouvent tout à fait normal et naturel de raconter à leur médecin les moindres détails de leur vie sexuelle, sans honte ni retenue.

Ce faisant, Michel a beaucoup contribué à déstigmatiser les IST. En faisant en sorte que des personnes se sentent assez à l’aise pour aller se faire soigner avant qu’il ne soit trop tard, mon frère a également contribué à la santé publique. Combien de personnes, directement ou indirectement, en ont bénéficié ? Sans doute beaucoup.

Un inspirateur marquant de la Clinique l’Actuel

Les premières années où Michel a contribué à réformer les rapports médecins-patients et à rassembler l’expertise en matière d’IST ont été plutôt cool et exaltantes. Tout allait changer vers le milieu des années 1980, avec une maladie mystérieuse qui ne semblait à l’origine s’attaquer qu’aux homosexuels. On a fini par l’appeler « sida » et parler du « VIH ».

Le savoir accumulé par mon frère et ses collègues s’est trouvé d’une grande utilité lorsqu’il a fallu faire face à l’une des plus importantes crises de santé publique qu’ait connue le monde contemporain.

À l’époque, les thérapies permettant de contrôler le sida n’existaient pas encore (quelques mois de plus et mon frère y aurait eu accès…).

J’ai alors vu mon frère prendre personnellement à cœur le sort de ces gais terrifiés par une affection qui les attaquait dans toutes les régions de leur corps : la peau, les poumons, le système digestif, les yeux, le cerveau. Je l’ai vu donner son numéro de téléphone personnel à ses patients. Je l’ai vu répondre au téléphone à toute heure du jour et de la nuit. Je sais qu’il se levait la nuit pour se rendre au chevet de ses patients. Il était très discret sur ce sujet. Et pas une seule fois l’ai-je entendu se plaindre. Une fois, j’ai moi-même appelé mon frère à trois heures du matin, pour une niaiserie. J’ai alors pu constater l’effet calmant qu’il pouvait avoir lorsqu’il se mettait en mode « médecin ».

C’est en traversant cette période difficile sur les plans professionnel et personnel (mon frère sentant lui-même que le sida s’était emparé de lui), que Michel a déployé des énergies indomptables pour transmettre à ses collègues tout ce qu’il avait appris et expérimenté sur l’approche IST. Il s’est fendu en quatre pour aller chercher l’information scientifique.

Je me suis trouvé aux premières loges lorsque la Clinique médicale l’Actuel de Montréal, et celle qui l’a précédée (la Clinique L’Annexe), ont été fondées. Je me souviens notamment que mon frère, en plus de jouer un rôle de rassembleur, a été un inspirateur important des idées et de la philosophie qui animent encore aujourd’hui la Clinique L’Actuel. Son apport à l’édification d’une œuvre majeure au service de la population gaie a malheureusement été oublié.

Je souhaite le remettre en lumière avec ce témoignage.

Pierre Marchand