Fierté à Montréal : s’inspirer de notre drapeau

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Fierté de Montréal : gay pride à Montréal, quelle politique ?

Au moment où le Printemps érable dénonce la marchandisation de l’éducation, il y a lieu de se questionner et de remettre en question la commercialisation de cet événement central de notre vie communautaire. Depuis plusieurs années, cette préoccupation est présente dans de nombreuses communautés où on s’inquiète de la dérive des fiertés qui se transforment en fêtes, en événements touristiques et en foires commerciales sous la pression du néolibéralisme ambiant qui ne s’intéresse à notre communauté que pour « l’argent rose ».

On ne peut nier qu’il y a depuis de nombreuses années une perte de sens de nos fiertés. À Montréal, récemment encore, Divers/Cité organisait son défilé… la nuit alors que le but même de la marche des fiertés est d’apparaître au grand jour et non de se transformer en chats gris. Après l’abandon du défilé par Divers/Cité qui s’est transformée en « Fête gaie de Montréal », avec la création de Fierté Montréal comme événement distinct, certains se sont mis à parler de « deux fiertés », signe de la confusion des genres, comme si la fierté n’était plus qu’une fête, le sens que lui donne généralement les nouvelles générations.

Responsabilités gouvernementales

Nous savons tous que la bataille de l’égalité est loin d’être atteinte. Il suffit de regarder autour de nous et même en nous. Sommes-nous aujourd’hui pleinement à l’aise d’exprimer qui nous sommes, où que nous soyons, sans crainte et sans reproche? Poser la question, c’est y répondre. C’est bien pourquoi nos fiertés gardent totalement leur raison d’être malgré les pas de géant réalisés depuis vingt ans.

Comme notre drapeau, notre fierté n’appartient à personne d’autre qu’à nous-mêmes. Elle est une force intime née du mouvement de libération gaie des années 1960 et 1970, une force qui a grandi pour secouer des siècles d’ostracisme et d’oppression et pour revendiquer notre droit d’exister, sans discrimination et en toute égalité. Nous ne l’avons pas achetée au supermarché. Elle ne repose pas sur le fait que nous fassions affaire avec telle banque ou que nous bandions merveilleusement et longtemps grâce à une petite pilule bleue.

Notre fierté est le résultat d’un mouvement social de libération qui a contesté et conteste encore l’ordre établi. Elle n’est pas à vendre au plus offrant, on ne l’acquiert pas non plus en solde ou à rabais dans tel ou tel grand magasin ou sur eBay. Alors, pourquoi serait-elle appropriée par tel ou tel commanditaire dont la contribution restera toujours infime au regard de tous ces efforts consentis pour nous faire sortir de la honte depuis des décennies, efforts qui ont toujours reposé essentiellement sur le militantisme et  l’action de milliers de membres de nos communautés?

Les organisateurs argueront certainement que les commandites sont absolument nécessaires, surtout en l’absence de financement fédéral (coupé drastiquement depuis l’arrivée des conservateurs pour des raisons idéologiques) et avec un financement du gouvernement québécois toujours très faible quand on le compare à ce que reçoivent d’autres événements « familiaux » de même taille (parce que bien sûr la sexualité ne fait pas partie de la famille selon l’idéologie dominante, des relents du mystère de l’intervention du Saint-Esprit). Pour pouvoir produire une manifestation comparable à celles offertes gratuitement aux Québécois durant l’été, il faut pouvoir compter sur les commandites d’entreprises privées.

Je connais bien cette problématique pour avoir organisé la Fierté à Québec pendant quelques années. En l’absence de reconnaissance sociale de la nécessité de ces événements (auxquels même certains ministres du gouvernement libéral ont refusé d’être associés), les sources de financement sont rares. Il faut faire mousser les retombées économiques pour réussir à délier les bourses des subventionnaires et commanditaires.

L’exemple Gilbert Baker

Mais c’est aussi ce qui m’avait amené à organiser dans le cadre de Fierté Québec en 2004 les États-généraux des communautés GLBT du Québec qui mirent de l’avant la revendication centrale d’une politique québécoise de lutte contre l’homophobie dont un des objectifs étaient de pallier cette absence de soutien. Après sept ans de travaux, le gouvernement libéral a adopté une telle politique, tout en reconnaissant qu’elle ne permettrait de répondre qu’à 20% des besoins communautaires identifiés…

Désormais, on pourrait trouver des solutions à un financement adéquat de nos fiertés en revendiquant un plan d’action qui réponde vraiment aux besoins. Nos fiertés ne devraient-elles pas servir à cela? À revendiquer que nous soyons traités de façon équitable au lieu de ne recevoir que des miettes? Eu égard à ces juteux contrats accordés par le gouvernement, qui font la manchette depuis des années, est-ce trop demander que d’exiger « notre juste part », ce qui nous permettrait de ne pas avoir à nous vendre au plus offrant et à protéger notre dignité et notre fierté ?

Lors de la fierté de New York l’an dernier, j’ai eu la chance d’échanger avec Gilbert Baker, créateur du drapeau arc-en-ciel, exposé en 1978 à la fierté de San Francisco. Il a créé ce symbole puissant de fierté et de respect de la diversité sexuelle, substituant un symbole positif au triangle rose qui servait à nous représenter auparavant et créé par… les nazis. Ce militant de la cause gaie au niveau de vie modeste et à la santé fragile, n’a jamais pensé un seul instant revendiquer quelque droit d’auteur que ce soit. Ici pas de marque déposée qui aurait pu le rendre riche, juste la volonté arrêtée de nous donner un symbole positif digne de notre fierté retrouvée.

Comme notre drapeau, notre fierté ne sera jamais une marque déposée. Elle ne devrait jamais être associée à tel ou tel commanditaire, d’autant plus que l’exclusivité qu’ils demandent est aux antipodes de l’inclusivité dont nous nous réclamons. Les vendre au plus offrant, c’est nous spolier de ce que nous avons de plus cher.

Crédit photo : SeekUp78.

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