Russel-Aurore Bouchard : « La société québécoise est accueillante »

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Russel-Aurore Bouchard droits des trans

Être. Les transsexuels sont-ils bien considérés par la population québécoise ?

Russel-Aurore Bouchard. Il s’agit d’un des derniers tabous, dans toutes les sociétés et un peu partout dans le monde. On est en train de le régler au Québec. Il y a encore d’autres problèmes pour les transsexuels, mais pas celui de l’accueil. Après tout, nous sommes un peuple de Métis, les Amérindiens ont toujours bien accepté les berdaches. Ici, on est donc des avant-gardistes. Pour ce qui concerne ma région, mon cas a permis de faire un grand pas en avant.

Être. Pourquoi avoir attendu l’âge de 57 ans pour parler de votre cas ?

R-A.B. J’ai toujours su que j’étais une femme, mais je suis née à une période où la tradition judéo-chrétienne était très forte au Québec et quand j’ai rencontré mon épouse, j’ai été très honnête avec elle. On a même programmé ensemble les étapes de mon changement. Certains problèmes personnels me faisaient repousser l’échéance. À 54 ans, après une tentative de suicide, j’ai décidé que je ne pouvais plus continuer comme ça. J’ai commencé l’hormonothérapie. Trois ans plus tard, je traversais le miroir (je n’aime pas l’expression « sortir du placard »). Les gens ont été corrects avec moi, même s’il y a eu bien sûr des difficultés.

Être. De quel genre ?

R-A.B. Lors du premier été, des jeunes m’ont attaquée, j’ai dû en emmener un devant la justice, mais ils ont représenté une exception. En général, les gens ont surtout attendu de voir ce que ça allait donner : moi, le professeur respecté, allais-je me transformer en travesti, en grande folle ? J’ai alors compris que s’il m’avait fallu du temps pour faire ce changement, il fallait aussi laisser les autres avancer à leur rythme. C’est très important. Certains amis sont partis, provisoirement ou non, mais je me suis aussi liée avec de nouvelles personnes. Au bout d’un an et quelques mois, le chemin avait été fait. Ma transformation est une réussite totale. Je n’ai jamais eu autant de demandes pour donner des conférences et de propositions de travail.

Être. Avez-vous envisagé de déménager dans une grande ville pour vivre plus facilement ce changement ?

R-A.B. J’y ai pensé, oui. Mais le faire ? C’était non. J’ai le droit de vivre chez moi, avec les amitiés que j’ai développées, avec les gens que j’aime. Mon combat portait ici, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Je suis contre la ghettoïsation, la société doit être ouverte à tous les égards. Si les GLBT continuent à vivre entre eux, par exemple dans le Village gai de Montréal, ils ne contribueront pas à cette évolution. Ils rateront leur coup. Personnellement, je pense que grâce à ma démarche, la prochaine personne trans de ma région qui sortira du placard aura moins de travail à faire que moi. C’est comme ça qu’il faut penser.

Être. Comment expliquez-vous que le monde politique québécois ne suive pas l’évolution de la société et impose la chirurgie pour modifier son genre sur les papiers officiels ?

R-A.B. C’est écœurant. Surtout que la plupart des trans ne veulent pas passer par l’opération (souvent par peur, car c’est dur à assumer). Le gouvernement doit rapidement faire en sorte de changer la loi. Il s’agit bien plus d’une question d’identité sur les papiers que d’une question esthétique. Pour nous, le passage social reste le plus important dans notre cheminement, et il se confirme sur ces papiers. C’est rien qu’une petite loi et une question de respect. Pourquoi le gouvernement ne le fait-il pas ? Je l’ignore. Peut-être n’a-t-il pas été amené à s’interroger là-dessus. Il y aurait sans doute un fort mouvement pour mener ce combat, avant même de lutter pour que les opérations soient prises en charge financièrement par l’État, ce qui a été obtenu.

Être. Est-ce que cette victoire a permis au moins une meilleure entente avec le milieu médical ?

R-A.B. Les choses restent difficiles. C’est le principal problème que l’on rencontre en région. Je pense notamment au suivi psychologique. Dans mon cas, le psychologue a dû apprendre avec moi les questions qui se posent pour les trans, et ce, parce qu’il souhaitait me sauver la vie. En revanche, je n’ai pas été capable de trouver de chirurgien pour les implants mammaires.

Être. Vous êtes écrivaine et chercheuse. N’avez-vous pas envie de mettre à profit votre passion pour écrire, par exemple, une histoire des lesbiennes ?

R-A.B. Non, j’ai pris la défense de notre patrimoine architectural et de l’environnement. À 63 ans, j’ai déjà fait un gros travail, avec de nombreux livres dans mon domaine. Bien sûr, je continuerai de faire des interventions publiques et j’ai écrit un livre sur mon histoire [Fragments de mémoire, ndlr.]. Mais je ne veux pas être le porte-flambeau uni du Québec pour les trans. C’est aux jeunes de le faire et quand je vois le travail de l’Association des transsexuels et transsexuelles du Québec (ATQ), je trouve qu’ils le font très bien.

Crédit photo : document remis.