(e) : Dany Boudreault joue avec le genre

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(e) de Dany Boudreault : théâtre sur le genre et l'identité

Sans trop savoir par où commencer dans notre discussion sur ce « Cha-cha-cha métaphysique entre le corps rêvé et le corps donné », je commence par demander à Dany Boudreault, comme dans le fameux questionnaire, quel est son état d’esprit en ce moment. « Excessivement lucide », me répond-t-il.

Une des raisons de cette lucidité pourrait bien être le travail fiévreux auquel le jeune comédien s’adonne depuis des années au théâtre. « C’est une fièvre bienfaitrice », m’explique-t-il. Depuis sa sortie de l’École nationale du théâtre en 2008, cet éternel éphèbe ne cesse de se produire sur scène dans des productions acclamées, comme The Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay et Faire des enfants, la pièce primée de l’écrivain Éric Noël, où il joue le rôle du fantôme d’un jeune homme gai. Pour (e), Dany Boudreault joue le protagoniste androgyne sans nom d’une odyssée poétique sur le genre et la sexualité.

« Le e représente l’énigme et le possible féminin, dit-il en cherchant à éclairer l’étrangeté de son titre. Ça représente ce dont on pourrait se passer. Ça appelle au choix ». Le jeune homme confesse aussi la référence au roman La Disparition de Georges Perec. Pour Dany Boudreault, le symbolisme du « e »  provient fondamentalement de son emploi dans le genre des mots, tout comme les comportements qui déterminent le genre des individus. Semblable à la théorie du psychanalyste Jacques Lacan, il défend le fait que l’identité de genre est apprise plutôt qu’innée.

Dany Boudreault (Crédit : document remis)

Dans la pièce, les trois rôles sont joués d’une manière parfois absurde, parfois naturaliste, mais « le réel est vraiment transposé » : ce n’est pas du théâtre classique. Le personnage principal, la Fille du Roux, surnommée Marie-Chose, se transforme en homme suite à un traumatisme mystérieux qui fait partie de la nature du genre pour Dany Boudreault. Selon lui, « on apprend sa sexualité de manière traumatisante ». La pièce au complet serait pour ce metteur en scène et poète son hommage au roman Orlando, l’oeuvre-phare de Virginia Woolf, où un prince se transforme en femme au fil de quatre siècles.

« J’en ai marre des gens qui disent que l’homme est ainsi, la femme comme ça », se plaint Dany Boudreault qui évoque son enfance dans le monde ultra-binaire d’une ferme au Saguenay-Lac-Saint-Jean. « J’ai imité une lesbienne que j’ai connue alors pour apprendre à être butch », confie-t-il encore. Le maigrelet interprète aux allures d’adolescent a appris dès son plus jeune âge que le genre représente notre première performance : «Ce n’est que du mimétisme ». Il a réussi à faire de sa propre ambiguïté une force. Dans (e), c’est le genre même qu’il décortique.

Dany Boudreault joue l’androgyne, l’incarnation transitionnelle (non-linéaire, bien entendu) entre la Fille et l’homme qu’elle devient. « C’est le rôle le plus abstrait que je n’ai jamais créé, même si j’ai déjà joué des fantômes et des personnes cadavériques. C’est très physique », indique-t-il. Il explique également que les acteurs ont essayé de « créer un code de représentation » avec les costumes et les gestes afin de désambiguïser les métamorphoses que vivent les différents personnages.

Même l’installation de la salle souligne ce questionnement sur les sexes : la scène bifrontale permet de jouer avec le thème du dualisme. Comme il l’aime, Dany Boudreault se trouve au milieu. « Jouer avec le genre crée une étrangeté et j’aime ça le gris », conclut-il. Ceux qui auront la chance d’assister à la première de (e) cette fin de semaine auront droit à un regard intime sur cette création par ailleurs incluse dans la programmation officielle du Théâtre d’Aujourd’hui (en mai 2013).

(e) de Dany Boudreault
Les 2 et 3 juin, 2012, à 21h
Au Théâtre d’Aujourd’hui, 3900 rue St-Denis
Billets : de 10 à 18 $
offta.com

Crédit photos : documents remis.