L’industrie du ruban rose : savoir à quel sein se vouer
Le 3 février, le documentaire choc sur l’étrange manège des campagnes nord-américaines contre le cancer du sein, L’industrie du ruban rose, sort dans les salles canadiennes. Léa Pool, déjà bien connue pour ses films de fiction – notamment des œuvres à caractère lesbien (Emporte-Moi, Anne Trister et Rebelles), signe ici son premier documentaire.

Le documentaire a été présenté en grande première nord-américaine au Toronto International Film Festival (TIFF) en septembre dernier où il a été acclamé par la critique et le public. Fouillant les dessous et intrications des campagnes de financement pour la «cause» du cancer du sein, le documentaire dévoile et questionne les motifs des corporations qui semblent voir la maladie comme une mine d’or.
Porté principalement par les propos de militantes, le film donne aussi la parole aux « gros joueurs » de l’industrie ainsi qu’à un groupe de femmes arrivées au stade IV de la maladie (le stade final). Les images saturées de rose et tirées des marches organisées pour la « cure » viennent compléter le contraste pour appeler les femmes à se poser la question: « Mais où va vraiment cet argent ? »
Ci-dessous la bande-annonce de L’industrie du ruban rose :
Entre Elles s’est entretenu avec Samantha King, professeure agrégée de kinésiologie et d’études sur la santé à l’université Queen’s, en Ontario. Elle est l’auteure du livre Pink Ribbons, Inc.: Breast Cancer and the Politics of Philanthropy, qui a inspiré le documentaire et a fourni la plupart des données présentées dans le film, parfois articulées par le Dr. King elle-même.
Entre Elles. Le contenu du film secoue le statu quo et touche autant le pouvoir que les gens ordinaires qui s’impliquent de différentes façons dans la lutte contre le cancer du sein. En prenant cela en compte, comment interprétez-vous cette réception très positive du film ?
Samantha King. Ça signifie que les gens sont prêts pour du changement. On voit à quel point nous sommes saturés de la commercialisation du cancer du sein alors que ses résultats ne sont pas ceux escomptés; les taux d’incidence et de mortalité n’ont pas vraiment changé et nous n’avons pas de nouvelles façons de traiter la maladie. En fait, nous la traitons plus ou moins de la même manière qu’il y a 50 ans ! Par conséquent, je pense que les gens voient maintenant les contradictions entre ce langage très optimiste utilisé pour commercialiser le cancer du sein, l’idée que nous faisons du progrès et la réalité qui montre qu’en fait… nous n’en faisons pas.
Entre Elles. C’est ce que vous appelez «la tyrannie de la bonne humeur» ?
S.K. (Rire) Effectivement et cette pression est le résultat d’une culture qui croît autour de la commercialisation du cancer du sein. Il faut soi-disant être positive et optimiste. Si vous n’adoptez pas cette approche de la maladie, C’est qu’il y a quelque chose qui cloche avec vous…
Entre Elles. Vous croyez que c’est propre à la campagne autour du cancer du sein ?
S.K. Disons qu’ils ont très bien réussi à faire passer la maladie pour quelque chose de sexy. Il serait difficile d’agir de la même manière avec un grave problème cardiaque ou un cancer du poumon. Ces maladies tuent beaucoup plus de gens, mais elles sont, à tort ou à raison, perçues comme le résultat de mauvaises habitudes de vie.
Entre Elles. Cela me fait penser à un exemple plus récent, la campagne Movember pour le cancer de la prostate qui use d’une toute autre « image de marque ». Pour la bonne cause, on arbore des moustaches au lieu des rubans à la fois, drôles, excentriques et à la mode… Cette tendance de tourner le politique en consumérisme, comme vous l’avez dit, ne semble donc pas disparaître ?

S.K. Non, vous soulevez un bon point. Quand j’ai commencé ma recherche, il y a plus d’une décennie, je croyais vraiment que c’était une mode passagère, mais ça continue de grandir et pas juste pour le cancer du sein, comme vous l’avez dit, mais pour ces autres maladies qui se raccrochent à la même idée. Ça me surprend beaucoup. Je pense que c’est un de nos plus grands défis : même si j’ai appris à travers le livre et le film que le public est vraiment prêt pour cette critique, il y a une dissonance entre ça et ce qui se passe avec ces campagnes.
Entre Elles. C’est aussi un problème que le film soulève : ces campagnes fonctionnent et tant que ce sera le cas, ils continueront à les faire.
S.K. Exactement, oui.
Entre Elles. Le film pourrait-il permettre à l’opinion publique d’avoir désormais un regard plus critique ?
S.K. Je l’espère ! L’équipe a fait un travail extraordinaire, mieux que ce que je n’aurais jamais pu imaginer. Il y a certainement plus de gens pour regarder des films que pour lire des livres, alors cette occasion de rejoindre un plus grand public est très excitante pour moi en tant qu’auteure. Suite à sa projection au TIFF, plusieurs féministes et militantes très expérimentées sont venues vers moi pour me dire que le film allait représenter le point de basculement, qu’il ferait une différence. J’espère qu’elles ont raison (rire).
Crédits photo : Léa Pool.
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