Débat (2/3) – Laïcité : permettre « l’expression de différences »
La question de la laïcité soulève les passions et touche de multiples enjeux, dont l’égalité entre les hommes et les femmes et les droits LGBT. Certaines voix expriment leur appui à un modèle de laïcité « stricte », hérité du républicanisme français. D’autres préfèrent le modèle inspiré par le communautarisme britannique. Que doit choisir le Québec, qui ne s’est toujours pas doté d’une charte de la laïcité ? Françoise David, membre de Québec solidaire, est la deuxième des trois spécialistes à répondre.

Entre Elles. De quel type de laïcité le Québec devrait se prémunir ?
Françoise David. Il n’y a pas 36 définitions de la laïcité. Le Conseil du statut de la femme, dans un avis récent, reprend celle du Petit Robert 2007: « Le principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique ». L’État n’a pas à décider si les gens doivent avoir des croyances religieuses ou non mais doit permettre l’expression de croyances diverses et l’appartenance ou non à une église. Le Québec est déjà proche de cette définition surtout depuis la déconfessionnalisation des écoles.
Entre Elles. Quels sont les pièges d’une laïcité d’inspiration républicaine?
F. D. Lorsque l’on parle d’une laïcité d’inspiration républicaine, on pense souvent au cas spécifique de la France. Un pays qui interdit le port du voile à l’école, mais finance les écoles privées religieuses à 85 %. Le modèle républicain français a ceci de bon qu’il veut donner à tous-tes les citoyens-nes l’égalité des droits et ne pas tomber dans le communautarisme ou la ghettoïsation. Par contre, ce modèle a longtemps servi de prétexte pour interdire le parler breton ou basque, une oppression combattue par les populations de ces régions. Le meilleur modèle de « vivre-ensemble » me paraît être celui d’une société fondée sur des valeurs communes, permettant aussi l’expression de différences culturelles ou religieuses.
Entre Elles. Jusqu’à maintenant, que pensez-vous du système d’accommodements raisonnables instauré suite au rapport de la Commission Bouchard-Taylor auquel Québec solidaire a donné son aval ?
F. D. Les accommodements raisonnables existent depuis bien plus d’années que le dépôt du rapport de la commission Bouchard-Taylor. Il y a eu quelques dérapages par le passé mais dans l’ensemble, ce concept fonctionne bien. Les accommodements sont limités par ce qu’on appelle « la contrainte excessive » sur l’employeur ou encore par l’exercice d’autres droits, l’égalité entre les femmes et les hommes, notamment. La Commission des droits de la personne apporte de l’aide et de l’éclairage aux employeurs qui font face à des demandes d’accommodements.
Entre Elles. Dans le contexte où le port de signes religieux serait permis, quelles mesures concrètes pourraient endiguer les cas extrêmes tels que celui de la famille Shafia?
F. D. Le port de signes religieux existe déjà depuis des dizaines d’années dans les services publics. Aucune nouveauté à ce chapitre. Le cas de la famille Shafia est tout autre. S’il s’avère qu’il s’agit d’un crime d’honneur, nous sommes devant une coutume barbare qui n’existe pas seulement chez des islamistes intégristes. Des hindouistes intégristes la pratiquent aussi. On est devant des cas extrêmes d’appropriation des femmes par des hommes, devant un rapport de pouvoir extrêmement grave et devant une tradition obscurantiste.
Entre Elles. Dans certains pays européens, on a déjà observé que les votes de plusieurs minorités, dont les LGBT, finissent parfois par se rallier à l’extrême droite par peur de la montée des intégrismes religieux. Le Québec pourrait-il un jour en arriver là?
F. D. Je crois que s’il devait arriver que des intégristes de quelque religion que ce soit cherchent à influencer les institutions québécoises, nous serions très nombreux-ses à nous y opposer. La majorité et les minorités seront ensemble pour mener le combat de la démocratie.
Présentation de Françoise David :
Organisatrice communautaire de formation, Françoise David préside la Fédération des femmes du Québec de 1994 à 2001. Elle est cofondatrice du mouvement Option citoyenne puis de Québec solidaire qui a vu le jour en 2006. Elle vient tout juste de publier un carnet intitulé De colère et d’espoir (Écosociété, 2011) où elle fait état de ses 40 ans de militantisme.
Crédits photo: Jacques Nadeau.
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