Débat (3/3) – Laïcité : Djemila Benhabib, pas de compromis(sion)
Dans le contexte d’un Québec pluraliste, certaines voix dénoncent l’inefficacité de la gestion des particularismes religieux. Dans son livre « Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident », Djemila Benhabib expose, pour sa part, la stratégie de l’islam politique qui instrumentalise les discriminations sociales au profit d’un programme politico-religieux rangé à l’extrême droite. Des lobbies bien établis qui, selon elle, sapent sournoisement les libertés des femmes et des LGBT. Discours alarmiste ou menace réelle ?

Née en 1972 en Ukraine, d’une mère chypriote grecque et d’un père algérien, Djemila Benhabib a grandi à Oran, en Algérie, dans une famille de scientifiques et de militants de gauche. En 1991, le Front islamique du salut (FIS) remporte les élections législatives et sa famille, condamnée à mort, finit par fuir le pays aux prises avec une guerre civile « absolument atroce ». Après avoir passé trois ans en France, elle boucle sa valise à nouveau et s’établit officiellement au Québec en 1997.
Après des études en chimie, en physique, en politique et en droit international, elle publie en 2009 un premier livre intitulé Ma vie à contre-Coran. Digne d’un prix Nobel pour certains, islamophobe décomplexée pour d’autres, Djemila Benhabib suscite sans contredit le débat. Avec son deuxième ouvrage, elle approfondit son propos, exposant non seulement le caractère antiféministe de l’islam politique, mais également l’ampleur de ce lobby politico-religieux et ses avancées en Occident. Un phénomène déjà bien implanté au Québec, semble-t-il.
Se rapprocher du pouvoir et utiliser la gauche
« Il y a un laisser-faire total de la part du gouvernement, celui de Charest en particulier, en raison du rapprochement entre celui-ci et les lobbies politico-religieux », explique Djemila Benhabib, en entrevue téléphonique. « On a vu, dans le dossier des garderies notamment, à quel point ce rapprochement était effectif. Comment a-t-on pu arriver à vouloir changer le calendrier de tous les élèves du Québec pour accommoder quelques écoles juives illégales », s’interroge-t-elle, dénonçant aussitôt avec ferveur la stratégie de l’islam politique qui vise à « infiltrer » ce contre-pouvoir que représente la gauche militante et politique.
« On peut constater la présence de l’islam politique au sein de la gauche à travers les prises de position de la Fédération des femmes du Québec lorsqu’il s’agit du voile islamiste, par exemple. La FFQ a défendu le port de la burqa, cette négation totale de l’identité même de la femme, chez les éducatrices d’enfants de moins de six ans », argumente l’écrivaine et journaliste. « Quand cessera-t-on d’élargir les failles du système actuel en tentant d’accommoder les intégristes? » En ce sens, Djemila Benhabib ne cesse d’intervenir publiquement pour l’instauration d’une laïcité ferme et exigeante, le Québec n’étant toujours pas doté d’une charte. Selon la militante de gauche et féministe, la commission Bouchard-Taylor a plutôt contribué à l’institution d’une laïcité permissive, pendant que la gauche, plus divisée que jamais, tentait de débattre de la question.
Une gauche sentimentaliste ?
Pour Djemila Benhabib, les lobbies politico-religieux qui usent de l’islam comme d’un « paravent pour soumettre les femmes » auraient réussi à jeter de la poudre aux yeux d’un large pan de la gauche québécoise, avec des individus par ailleurs soucieux de ne pas être taxés de xénophobie, voire d’islamophobie. « C’est une question de prisme idéologique », souligne-t-elle sans hésiter.
On est tout de même en droit de se demander comment tant de militants convaincus pourraient se laisser embobiner aussi facilement. « Il y a dans ce discours une part de victimisation de l’autre, soutient Djemila Benhabib. Cet autre, par définition, est un immigrant et est donc nécessairement une victime. Une victime du colonialisme, du capitalisme et de sa société d’accueil. Une telle perspective nous empêche de le responsabiliser vis-à-vis de son processus d’intégration. Parce qu’on ne peut concevoir que cet autre puisse être un bourreau ».
Selon l’auteure, le cas de Mohammad Shafia en est un exemple patent. « Voilà ce qui échappe à cette gauche : si la victime se transforme en bourreau, que fait-elle? »
« Québec solidaire est exactement dans cette optique de victimisation. Ces hommes et ces femmes politiques nous proposent un discours sentimentaliste, soutenant que derrière chaque voile il y a une pauvre immigrante, etc. Ça n’est pas du tout un discours politique », note-t-elle encore.
Pour Djemila Benhabib, il existe effectivement des femmes qui portent le voile par choix, mais bien parce que ce sont elles-mêmes des militantes islamistes. « Des femmes qui sont gardiennes des traditions, même de celles qui les oppriment, c’est une banalité. Il n’y a rien de nouveau là-dedans. Ça existe depuis toujours, pensons aux militantes pro-vie, par exemple… »
Et les LGBT dans tout cela ?
Et c’est ainsi qu’elle répond à celles qui se réclament à la fois du voile et du féminisme. Pour elle, les deux ne sont pas compatibles. « Le féminisme porte en lui les valeurs de l’égalité et de la liberté alors que l’islamisme porte en lui le contraire, soit la soumission et l’aliénation des femmes, ce qui passe entre autres par le contrôle de leur corps et donc le port du voile. […] Pour l’islam politique, les femmes sont des objets au service de l’homme. Là où il y a islamisme, il n’y a pas de liberté sexuelle, et ce, même pour les hétéros. »
Dans un tel contexte, Djemila Benhabib croit que les associations LGBT et leurs militants sont suffisamment conscientisés quant à cette possible menace. « De façon générale, lorsqu’on est amené à défendre les droits des LGBT, on fait forcément face à des courants réactionnaires religieux qui militent férocement contre la liberté et la diversité sexuelles, on est donc déjà outillé pour détecter le danger. »
« Je suis une éternelle optimiste, ajoute-t-elle. En fait, je suis extrêmement optimiste à l’égard des citoyens. […] J’ai d’ailleurs été agréablement surprise par l’intérêt des militants LGBT par rapport à ces questions », spécifiant qu’elle a eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’entre eux à Montréal. « Je n’attends plus rien de ce gouvernement », conclue, en revanche, l’écrivaine, sans équivoque.
Crédits photo: Mathieu Rivard.
Août 2011 (6.5 Mo)
Octobre 2011 (5.3 Mo)
Décembre 2011 (5.4 Mo)
Février 2012 (7.7 Mo)
Avril 2012 (10.4 Mo)
2 commentaires
Une gauche sentimentaliste? Pas du tout:
«[Québec solidaire] prend officiellement position, non pas contre par exemple le port de voiles dans certaines institutions publiques ou parapubliques, mais contre le principe même du voile, comme un instrument de domination et d’asservissement des femmes, comme un symbole de violence institutionnalisé à l’égard des femmes»
http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=IhFColEuAlA
Alors si c’est un symbole de violence institutionnalisé à l’égard des femmes, pourquoi en permettre le port par les employées des services publics, y compris par les enseignantes et les éducatrices en garderie comme le font QS et la FFQ?
Quel message envoie-t-on alors aux enfants et aux jeunes?
Que notre État et notre société cautionnent une telle violence?
QS et sa porte-parole Françoise David répondent alors que c’est pour favoriser l’intégration à l’emploi des femmes immigrantes (je cherche toujours le rapport!?!).
Est-ce cela que ça a donné pour les femmes de la famille Shafia que la position mollasse de QS et du gouvernement du Québec a envoyé direct dans le fond d’un canal pendant que nos services publics étaient impuissants?
J’ai moi-même participé à une conférence de l’islamiste Tariq Ramadan au Palais des Congrès, le maître à penser de Présence musulmane qui est derrière la prise de position de la FFQ et de QS (Françoise David consacre un chapitre de son récent essai à sa rencontre avec la ‘féministe’ porte-parole de cette organisation homophobe pro-voile en camouflant constamment leurs positions réactionnaires) pour le confronter sur ses positions réactionnaires. Lui-même affirmait que si le gouvernement du Québec interdisait le port du voile et autres symboles religieux ostentatoires dans les services publics les musulmans devraient s’y plier tout en combattant la loi. Comme ils l’ont fait en France.
Alors voulez-vous bien me dire pourquoi QS et la FFQ n’ont pas le courage de demander l’interdiction de cet ‘instrument de domination et d’asservissement des femmes’, mais appuie au contraire le laissez-faire actuel qui permet aux pères et maris les plus machos et réactionnaires d’imposer cette prison ambulante à leurs épouses et filles.
Où est alors notre ‘gauche’ ‘féministe’?